Les lettres d'information de la Société

Actualités, interviews, agendas, … retrouvez les dernières informations consacrées au patrimoine alsacien dans la Lettre d’informations !

Pour recevoir les lettres d’information directement chez vous adhérez !

Retrouvez les archives des conférences de la Société pour la Conservation des Monuments historiques d'Alsace ...


Editorial

Bien chers amis,
Il y a quelques semaines encore, nous avions l'espoir de voir enfin le bout du tunnel de la pandémie, la vaccination à grande échelle semblant porter ses fruits. Hélas, nous devons à nouveau faire le dos rond devant la recrudescence du virus. Mais même si les masques et passes sanitaires restent de mise, nous avons tout de même retrouvé des formes de vie sociale acceptables depuis l'été. Les activités associatives ne sont pas en reste. Les semaines passées, notre Société a tenu son assemblée générale, participé aux Journées du Patrimoine en co-organisant avec les Amis du Vieux-Strasbourg la redécouverte des peintures médiévales de nos nouveaux locaux, organisé les premières sorties et conférences du cycle annuel.
Nous vous proposons aussi une nouvelle Lettre d'information, la soixantième depuis sa création en décembre 1991 par Guy Bronner, notre président d'honneur, il y a exactement 30 ans. Vous y avez été régulièrement informés des dossiers du patrimoine en cours, des expositions et publications en lien avec nos centres d'intérêt. Les éditoriaux ont souvent pris la forme de cris du coeur, pour plaider la survie ou la valorisation de monuments insignes ou d'une bâtisse menacée ; dans d'autres livraisons, ils ont aussi attiré l'attention sur des questions plus générales, de fond.
Aujourd'hui, justement, il nous faut dire un mot sur les implications de la crise énergétique sur nos paysages et nos monuments. Nous avons déjà abordé le sujet de la nécessaire relation entre la préservation des ressources naturelles et du patrimoine bâti dans le n° 54 de novembre 2018. La tenue récente d'une conférence internationale sur le climat (COP 26, Edimbourg), qui, entre autres, a pris des mesures pour réduire progressivement le recours aux énergies fossiles, tout comme l'augmentation actuelle très significative du prix de l'énergie nous invite à nouveau, et de façon plus concrète, à vous faire part de nos pistes de réflexion.

Cette crise énergétique, à la fois conjoncturelle et structurelle, voit se développer diverses formes de production d'électricité qui ont toutes leurs avantages et leurs inconvénients. Outre les centrales hydroélectriques, mais aujourd'hui pour l'essentiel hors d'Europe, les pistes explorées sont les centrales nucléaires, les éoliennes et les panneaux photovoltaïques, en attendant des solutions encore à développer telles l'hydrogène. A chaque fois sont évalués les besoins politiques (indépendance par d'accès aux ressources), économiques (volumes des ressources, coûts de la production, du transport...), écologiques (lutte contre diverses formes de pollution). Les problèmes posés sont les déchets, le rapport qualité/prix/quantités produites et l'insertion des lieux de production dans le paysage et/ou l'environnement de la vie quotidienne. Dans tous les cas se pose la question de la pertinence des solutions élaborées et d'un nécessaire compromis.

Toutes ces solutions nous interpellent d'abord en tant que citoyens. Mais nous avons aussi un avis plus spécifique en rapport avec le patrimoine pour les éoliennes et les panneaux photovoltaïques.
Pour les premières, si elles sont parfois implantées dans des secteurs au potentiel archéologique avéré, la réglementation en vigueur permet pour l'essentiel d'en étudier ou protéger les vestiges concernés. C'est avant tout la pollution visuelle qui est en cause. Ces nouveaux moulins à vent qui poussent en montagne, en plaine et (bientôt, pour la France) en mer forment des champs artificiels de mâts blancs de jour, clignotants de nuit, dominant tout du haut de leurs 150m d'envergure. L'Alsace, pour l'heure, n'en comporte guère (DNA, 20 juin 2021) mais on peut se faire une idée d'un futur possible en rendant visite à nos voisins de Forêt Noire. On se demande si leur apport en énergie renouvelable vaut un telle artificialisation de notre horizon. Bien sûr, tout est affaire de goût et d'habitude. Les pylones à haute tension défigurent depuis longtemps nos paysages mais on n'y est toujours pas habitué. A contrario, les flèches et clochers de nos églises ou les silhouettes de nos châteaux de montagne ont pu, en leur temps, marquer tout autant les esprits par un mélange de peur (de Dieu ou du noble) et d'acceptation (de la puissance divine ou de la protection seigneuriale). Tous éléments qui de nos jours font partie d'un paysage à préserver. Mais toujours est-il qu'autour de nous, on voit bien que ces monstres d'acier sont rarement appréciés pour leur esthétique. Certes, leur mise en place est très encadrée par la réglementation, les commissions de la nature et des sites étant consultées en amont des projets. Et une meilleure intégration de l'éolien dans les paysages est en cours de réflexion au sein du ministère de la transition écologique et solidaire (données de https://www.ecologie.gouv.fr/eolien-terrestre).

Les panneaux photovoltaïques, quant à eux, font aussi partie de nos paysages. Le plus souvent encore, il s'agit de quelques plaques bleutées qui équipent discrètement des maisons individuelles pour la production d'eau chaude domestique. Mais on voit de plus en plus des toitures de hangars agricoles en plein champ entièrement couvertes de telles plaques. La chambre d'agriculture d'Alsace soutient ces installations qui "créent un revenu d’appoint(...) tout en participant à la transition énergétique" (https://alsace.chambre-agriculture.fr/territoire/energie-et-climat/solaire-photovoltaique/). De même, des parcs de panneaux spécifiques se développent sur des friches, tels les 150hectares d'une ancienne base aérienne à Marville (Meuse). Ici, la question de la protection du patrimoine est plus sensible, dans la mesure où l'équipement des bâtiments anciens, dont des monuments protégés, se pose. La commune d'Orbey, par exemple, a équipé plusieurs bâtiments municipaux (Mairie, école...), dont la totalité de la nef et bas-côtés de l'église (DNA, 18 sept. 2019). A Muttersholz, la Commune avait également envisagé de couvrir son église protestante de tels panneaux solaires. Son maire, écologiste, en attendait aussi des retombées en termes financiers (DNA, 16 avril 2021). Ce projet a rencontré une forte opposition locale, certains habitants regrettant l'absence de concertation et craignant surtout le carcatère inesthétique des panneaux sur un bâtiment emblématique. Ce projet est aujourd'hui abandonné au profit d'un autre bâtiment municipal (DNA, 17 sept. 2021). Aucun de ces bâtiments n'étant protégé au titre des Monuments historiques, ces services n'ont donc pas eu à donner leur avis.
Mais ils sont souvent sollicités soit pour des bâtiments protégés, soit surtout pour ceux situés aux abords de tels édifices. Suite à une question posée par le sénateur de Haute-Saône Alain Joyandet (JO du Sénat du 2 nov. 2017, p. 3400), le Ministère de la culture a rappelé la nécessaire instruction de tous les permis de construire par l'architecte des Bâtiments de France, sa décision "devant concilier les politiques en matière de conservation du patrimoine et celles en faveur du développement durable"; par ce biais, l'ABF "peut orienter le demandeur dans la conception de son projet, notamment lorsqu'il s'agit d'énergies renouvelables" (JO du Sénat, 8 févr. 2018, p. 544). Rien n'est dit toutefois des solutions réelles, les panneaux photovoltaïques habituels (en verre bleu) étant plus que vraisemblablement prohibés. Une réponse plus précise est de fait rapportée dans BatiActu, la revue des professionnels du BTP dans sa livraison du 28 juin 2017. Un "Plan solaire" décidé par le secrétaire d'Etat à la transition écologique et solidaire signale que "les architectes des Bâtiments de France autorisent l'installation de tuiles solaires discrètes sur certains édifices"; ce plan préconise d'aller plus loin "tant que l'esthétique des monuments est respectée". La photo des tuiles solaires de couleur gris-noir qui accompagnent cet article font penser aux couvertures en ardoise; il faut espérer que les coloris peuvent s'adapter aux différentes particularités régionales. L'église de Manspach (68) est équipée de telles tuiles, remplaçant effectivement une toiture en ardoises depuis 2010.
Aux questions d'esthétique pour ces panneaux solaires, il convient ajouter les interrogations des pompiers, selon plusieurs articles, dont une mise au point d'un agent spécialisé des assurances AXA en 2018 (https://axaxl.com/fr/fast-fast-forward/articles/panneaux-solaires). Les problèmes ne viennent pas tant des dysfonctionnements des circuits électriques que de la quasi impossibilité d'arrêter la production d'électricité lors d'une intervention, créant un un danger d'électrocution en cas de contact avec l'eau. Par ailleurs, toujours en cas d'incendie, les toitures peuvent s'effondrer plus vite du fait d'un surpoids des panneaux, les couches de verre surchauffées risquant elles se briser et être projetées à des dizaines de mètres.
Bref, pour toutes ces raisons tant esthétiques que de sécurité, les panneaux solaires peuvent poser problème et il vaudrait mieux les éviter sur les monuments protégés ou leurs abords immédiats dans l'attente de solutions adaptées. Bien entendu, a contrario, l'équipement de bâtiments tant publics que privés permettant de réduire l'empreinte carbone tout comme les dépenses de fonctionnement, il n'est pas juste d'en priver certains.

Notre point de vue sur ces questions de rapport entre adaptation de nos sociétés aux défis énergétiques et préservation d'une bio-diversité patrimoniale mérite sans aucun doute des compléments d'information et surtout d'autres avis argumentés. Nos colonnes, dans cette lettre d'information, sont ouvertes à ceux qui veulent participer à ce débat.


Jean-Jacques Schwien




Mathilde Villette. Egohistoire de la nouvelle conservatrice du musée archéologique

Une équipe nouvelle à la conservation
Après une vacance de plusieurs mois, l’équipe de conservation du Musée Archéologique de Strasbourg a totalement été renouvelée avec mon arrivée en juillet 2020 au poste de conservatrice, succédant à Bernadette Schnitzler qui l’occupait depuis 40 ans, puis avec l’arrivée en septembre 2020 d’Alexandra Cuny comme assistante scientifique. Ces prises de fonction et d’appropriation du musée ont eu lieu dans un contexte de pandémie et de fermeture des lieux de culture mais n’a pas entamé ma motivation pour faire avancer la connaissance autour des collections composées de quelques 800 000 objets et les projets du musée archéologique pour les années à venir. Notre nouvelle équipe a également pu compter sur l’appui et l’expérience de Sylvie Bucher, responsable de la médiation pour le musée qu’elle a rejoint en 2000.
Un parcours universitaire, de terrain et associatif
J’ai été lauréate dès ma première tentative au concours 2018 de conservateur du patrimoine en spécialité musées. J’avais également tenté la même année le concours en spécialité Archéologie où j’avais échoué à la 3e place pour deux postes ouverts. Cette anecdote révèle mon parcours à mi-chemin entre les problématiques de conservation et de diffusion des connaissances par l’intermédiaire des musées et l’attachement à l’archéologie de terrain. Deux aspects tout-à-fait essentiels dans le poste du Musée Archéologique de Strasbourg, un musée de territoire en perpétuel dialogue avec les acteurs de l’archéologie en Alsace (SRA, Musées, CNRS, Université, opérateurs et associations …).
Avant d’être recrutée au musée de Strasbourg en janvier 2020, j’ai initié ma formation d’application pendant 18 mois à l’Institut National du Patrimoine à Paris et à l’Institut National des études territoriales à Strasbourg. Dans ce cadre, j’ai d’abord rejoint en stage la Direction Tourisme et Patrimoine de la Région Bretagne, puis la Conservation de Grand Patrimoine de Loire-Atlantique, institution regroupant le Musée Dobrée en cours de rénovation, le laboratoire de restauration Arc’Antique, un service départemental d’archéologie programmée et préventive et plusieurs sites patrimoniaux. Je fus ensuite accueillie comme fellow au Greek and Roman Department du Metropolitan Museum of Art de New-York puis en stage « Hors spécialité » à la DRAC-Service régional de l’Archéologie Bretagne auprès d’Olivier Kayser, ancien conservateur régional de l’Archéologie en Alsace.
Ma formation académique et professionnelle a débuté par un baccalauréat Scientifique en 2003 suivi d’une Licence en Histoire de l’Art et Archéologie à l’Université de Nantes en 2006. Durant ces premières années, j’ai effectué un stage long de trois ans au Laboratoire de Préhistoire de l’Ouest de la France qui m’a offert quelques vacations CNRS et je me suis initiée à la fouille sur des chantiers des périodes antiques et médiévales en Maine-et-Loire, en Sarthe, en Allier et aux stages post-fouilles en anthropologie funéraire, archéologie du bâti, infographie, tout en travaillant dans la grande distribution pour financer mes études. J’ai poursuivi mes études en Master à l’Université Rennes 2 puis à l’Università degli studi di Milano sur la « Romanisation » de la Gaule Cisalpine aux IIe-Ier siècles av. J.-C. à travers l’étude des lieux de culte, sous la direction de Mario Denti et de Maria-Teresa Grassi. Cela m’a donné l’occasion de fouiller une agglomération secondaire dans le Nord de l’Italie en 2006 avant de rejoindre l’équipe de fouilles du site gréco-indigène de l’âge du Fer de l’Incoronata, dans le Sud de l’Italie en 2007 où l’on m’a alors proposé d’en devenir responsable de secteur l’année suivante. Cette même année 2008, je deviens également responsable de secteur sur un chantier médiéval à côté de Nantes. Devant la richesse des problématiques du site de l’Incoronata et de la possibilité de travailler à la fois sur la fouille et sur le mobilier exhumé, j’ai poursuivi avec une thèse de doctorat portant sur les ateliers de potiers de l’âge du Fer en Italie méridionale, soutenue en 2017 à l’Université Rennes 2 et à l’Università degli studi della Basilicata sous la direction de Mario Denti, de Massimo Osanna et de Maria-Chiara Monaco. Pour mener à bien ce projet non contractuel, j’ai bénéficié de plusieurs bourses de mobilités dont celles de l’École Française de Rome pendant 5 mois, de l’Université Franco-italienne et du collège doctoral international de l’UEB. Ces années de thèse ont également débuté par un stage en céramologie romaine à l’Inrap qui m’a ouvert la porte de plusieurs contrats en archéologie préventive pendant presque 2 ans, d’abord sur la fouille de l’oppidum gaulois de Moulay puis sur la fouille de la villa romaine de Noyal-Châtillon-sur-Seiche, avec l’Inrap. Parallèlement, j’ai débuté des vacations comme chargée de cours en Histoire de l’Art et Archéologie et en recherche documentaire au sein des Universités de Rennes 2, Rennes 1 et Nantes, pendant 6 ans. À la suite de ces expériences et d’un bref passage en enseignement CFA, j’ai été recrutée en 2018 comme ingénieure d’études en analyse des sources historiques et culturelles au Centre François Viète de l’Université de Bretagne Occidentale spécialisé dans l’Histoire des sciences et des techniques, les Humanités Numériques et la valorisation du Patrimoine. Mes missions portaient sur la sauvegarde, la conservation et la valorisation du patrimoine historique et culturel de l’arsenal de Brest, sous contrôle de la DRAC-Monuments Historiques Bretagne et du Service Historique de la Défense, en collaboration avec le service de l’Inventaire.
Pendant 15 ans, je me suis également investie au sein d’associations d’histoire et d’archéologie, notamment Alter Ego Rennes, dont l’objectif était de participer à la promotion et la valorisation de l’archéologie dans le bassin rennais par l’intermédiaire d’expositions, d’activités de médiation et la réalisation de documentaire.
Ainsi, j’ai pu aborder par la fouille ou par le post-fouilles presque toutes les périodes archéologiques en France et en Italie, depuis le néolithique jusqu’au XIVe siècle, ce qui constitue un atout pour appréhender la diversité des collections du musée archéologique de Strasbourg sans en être spécialiste. C’est la raison pour laquelle j’entends toujours m’appuyer sur les experts de ces périodes à l’échelle locale pour avancer dans la connaissance et la mise en valeur de ces objets.

Les projets du musée
La conservation du Musée Archéologique de Strasbourg est engagée dans plusieurs projets à plus ou moins brève échéance. Elle travaille en particulier à l’élaboration de son nouveau Projet Scientifique et Culturel en espérant que celui-ci pourra déboucher sur une refonte du parcours permanent du musée. Notre équipe de conservation collabore étroitement avec le Service Éducatif et Culturel à des projets visant à diversifier les publics venant habituellement au Musée et à valoriser les collections. En ce sens, nous tendons à poursuivre les activités Hors-les-Murs et travaillons notamment sur :
- Une nouvelle offre de visite s’adressant aux tout-petits, dès 3 ans. Cette visite co-construite avec des classes test de maternelle est proposée depuis la rentrée 2021. À terme, l’objectif sera d’accueillir également les crèches afin de proposer dès le plus jeune âge un contact avec le musée, les objets pour en désacraliser le lieu et en faire un endroit du quotidien.
- La création d’un évènement « ludique et innovant » en soirée, toujours en lien avec les collections.
- Une nouvelle visite préhistoire à destination des collégiens.
Deux expositions temporaires mettant en lumière des découvertes récentes sur le territoire alsacien sont prévues à l’horizon 2023 et 2024. La création d’un espace semi-permanent et interactif sur l’Homme et son milieu en Alsace est également en cours de conception laissant par intermittence un espace pour une mise en lumière plus précise de certains objets ou ensembles conservés au musée.
En ce qui concerne la gestion des collections, l’accent est mis sur l’informatisation (et la mise en ligne) des collections à ce jour encore trop lacunaire et sur un chantier des collections en vue de leur déménagement au sein des nouvelles réserves mutualisées des musées de la Ville de Strasbourg, à côté des opérations courantes d’entretien des collections, d’inventaire et de récolement.
Notre équipe espère également pouvoir réaliser dans les années à venir la numérisation des inventaires historiques du musée et travailler sur la valorisation du fonds de la bibliothèque du musée, notamment en collaboration avec les équipes SUDOC de la BNU.
Les demandes d’étude sur les collections sont nombreuses (environ 2 à 3 demandes hebdomadaires) et l’accueil des chercheurs comme la régie qui en découle fait partie du travail quotidien de l’équipe de conservation. Un travail au long cours qui permet d’offrir au public une connaissance renouvelée et à jour autour des objets présentés.
Les collections du musée sont aussi très sollicitées par les autres musées européens où elles prendront place au sein d’expositions d’art et d’archéologie aux thématiques variées et passionnantes en 2021, 2022 et 2023 (actuellement « Face à Arcimboldo » au Centre Pompidou Metz et bientôt autour du « Mystère Mithra » à Mariemont puis Toulouse).


Mathilde Villette


La synagogue médiévale de Rouffach (68)

Présentation du projet
Bien que l’ancienne synagogue de Rouffach (68) soit l’un des plus anciens bâtiments juifs conservés d’Europe, nous disposons de très peu d‘informations sur l’édifice même, aujourd’hui habité. En 2020, les propriétaires ont accepté à titre exceptionnel la réalisation d’un diagnostic archéologique pour une durée de trois semaines dans le cadre d’un travail universitaire. L’objectif de ce diagnostic était de récolter des indices quant à l’histoire du bâti afin de vérifier et étoffer les résultats de l’unique étude menée sur la synagogue en 1906 par Charles Winkler. L’analyse s’est concentrée sur le rez-de-chaussée ainsi que sur les combles. Des plans en l’état ont été réalisés, ainsi qu’une analyse dendrochronologique, une documentation détaillée des faits et une proposition de phasage (fig. 3). Les informations récoltées ont été mises en contexte à l’aide d’éléments historiques comparables, et visualisées grâce à des dessins de reconstruction. L’opération a été menée avec le soutien de l’association B’nai B’rith Hirschler et du SRA Strasbourg. Proposition de phasage (fig. 5) La synagogue fut construite dans la seconde moitié du XIIIème siècle. Le violent pogrom de 1338 signifia la fin de la communauté juive de Rouffach, et le bâtiment fut laissé en état jusqu’à la moitié du XVème siècle. Un réaménagement conséquent eut alors lieu afin de rendre le bâtiment habitable. C’est en effet ce qu’indiquent l’analyse dendrochronologique d’échantillons provenant de la charpente et du plafond du rez-de-chaussée datant de 1453/4(d) ainsi que la datation stylistique d’une ancienne Stube au ler étage dans le XVème siècle. En revanche, le bâtiment à deux étages jouxtant immédiatement l’ancienne synagogue au sud n’a pas pu avoir été construit à cette époque, ce dernier date éventuellement du XVIIIème siècle.

L’ancienne synagogue : révision de l’état des connaissances
L’étude de 1906 offre de premières informations sur le bâti, mais son auteur Charles Winkler a mêlé des propositions de reconstruction aux relevés, comme il était d’usage à son époque. Ainsi, le relevé du rez-de-chaussée correspond plutôt à une proposition idéalisée de plan d’origine, comme le montre par exemple le nombre exagéré de niches murales et leur position éloignée de la réalité (fig. 2). De plus, Winkler n’a probablement pas pu observer la partie haute des façades de la synagogue, puisqu’il a documenté l’oculus du mur est (fig. 1) sans quintilobe et n’a relevé aucune des anciennes ouvertures qui ont été découvertes au second étage au cours de travaux de rénovation dans les années 1980. À une hauteur similaire à ces ouvertures bouchées, une fenêtre à deux baies trilobées a été conservée sous le crépi à l’extérieur de la façade ouest, encore visible aujourd’hui. Des pots en céramique datant du XIIIème siècle imbriqués dans les murs ont également été prélevés vers 1980 au niveau de l’oculus (fig. 4) - ils servaient probablement de pots acoustiques dans le bâti d’origine et ont pu être documentés au cours de cette étude. Ces éléments indiquent que la charpente de la synagogue se trouvait certainement à une hauteur similaire à celle d’aujourd'hui, contrairement à ce qui était supposé jusqu’à présent. Il s’agissait d’un toit à deux ou à quatre versants séparé de la salle par un plafond plat, la disposition des fenêtres et de l’oculus ne permettant pas de voûte en bois. Cette étude a pu apporter d’autres éléments d’informations : trois appentis entouraient la salle de prière, au nord se trouvait très certainement une salle des femmes. L’accès à la salle a dû se trouver à l’ouest de la façade sud, certainement sous la forme d’un portail à arc brisé trilobé, dont les restes réutilisés se trouvent actuellement dans la façade sud de l’annexe (fig. 5 phase 3).

La création d’une habitation
La structure particulièrement homogène dont le bâtiment a été doté au milieu du XVème siècle témoigne d’une conception planifiée pour le réaménagement en habitation (fig.4). Les plans d’étages ainsi que la Stube et la charpente sont des éléments caractéristiques du XVème siècle, ici particulièrement bien conservés. L’ancienne synagogue de Rouffach possède une histoire du bâti unique. Il s’agit d’un bâtiment patrimonial exceptionnel pour la ville, la région culturelle du Haut-Rhin et à rayonnement européen en tant que témoin de l’histoire du judaïsme. Il serait intéressant d’élargir cette étude à l’intégration de la synagogue dans le quartier juif de la ville ; en effet, encore trop peu d’éléments de l’histoire de Rouffach sont connus à ce jour.


Carla Heym


Compte-rendu de lecture.Bengel Sabine, Des pierres et des hommes. Le chantier de la cathédrale et la fondation de l'Oeuvre Notre-Dame

Voici un petit ouvrage qu’il sera plaisant d’offrir.
Ce nouveau guide de la cathédrale de Strasbourg est ce qu’on attendait depuis longtemps. Son titre même est ingénieux, puisque le monument est abordé en tant que tel bien sûr, mais surtout au travers de ceux qui qui l’ont conçu, construit et reconstruit, entretenu et aimé, d’hier à aujourd’hui. Son auteur est désormais bien connu du public averti, puisque Sabine Bengel œuvre depuis de longues années et avec passion pour l’étude et la valorisation de l’édifice.
L’ouvrage, donc, est un guide au format poche, aisé à manipuler ; vendu à 10 euros, il connaîtra assurément une large diffusion. Il n’est pas conçu pour visiter physiquement la cathédrale, le nez en l’air et le doigt sur les explications souhaitées, ce rôle est aujourd’hui dévolu aux audio-guides. C’est au contraire un fascicule qui permettra de préparer cette visite et de la compléter après coup.
Il est en effet formé de petits chapitres de 1 à 4 pages, avec des titres toujours suggestifs quant au contenu, propres à répondre à la curiosité des visiteurs sur à peu près toutes les questions qu’ils pourraient se poser. L’illustration est exemplaire et abondante.
La première partie aborde la chronologie, d’abord de la construction, puis de l’entretien et de la restauration depuis le Moyen Âge. Les aspects proprement architecturaux habituels (styles, vitraux, sculptures, peintures...) sont largement complétés par des données sur les matériaux (grès, briques, métal) et les personnages à l’œuvre (architectes, gardiens de la tour...), sans oublier les légendes, dont celle sur le lac souterrain, démythifié. La période post médiévale est un vrai plus par rapport aux guides précédents, puisqu’elle est traitée de façon tout aussi complète. Aux éléments fondamentaux comme l’horloge astronomique, le bonnet phrygien révolutionnaire, les dégâts de 1870, le sauvetage du monument par G. Klotz et J. Knauth, on trouve par petites touches des aspects souvent négligés, comme le cloître, les boutiques extérieures, le télégraphe Chappe.
Une seconde grande partie est consacrée à l’Œuvre Notre-Dame, son histoire et son fonctionnement, en particulier pour les questions de financement. C’est l’occasion de revenir plus précisément sur les chantiers de construction aux diverses époques, les méthodes et outils nécessaires à l’entretien, les ressources et propriétés plus ou moins lointaines (la maison Kammerzell, les forêts de l’Elmerforst...). Un chapitre conséquent sur le musée et un autre sur les collections de l’OND complètent le tableau. Seront sans doute particulièrement appréciés les lignes sur la gypsothèque, cet immense réservoir sur la sculpture médiévale et quasi inconnu du public, y compris averti, tout comme le point sur les archives, qui ne se résument pas aux seuls dessins médiévaux. La photo d'une rangée d’ouvrages en vrac dans la bibliothèque (p. 180-181) résume excellemment la démarche de ce guide, le savoir accumulé permettant de donner sa vraie dimension au monument.
Il y a tout de même quelques petits regrets. Le plan de la cathédrale (pour suivre les descriptions) et une table des matières plus détaillée (pour mieux naviguer dans les contenus) auraient pu être insérés sur les rabats. Un chapitre sur l’histoire de la toiture tout comme une évocation du Grand chapitre n’auraient pas été inutiles. Les origines sont traitées un peu vite, sans rappel des connaissances actuelles sur les groupes cathédraux ; en outre, l’interprétation du fragment de bassin découvert récemment sous la chapelle Saint-Laurent en tant que cuve baptismale fait débat. On regrette enfin que les fonctions de l’auteure et son investissement au sein de la Fondation de l’OND ne soient pas rappelées dans l’opuscule, pour que le grand public puisse faire le lien entre elle et tous ces "hommes" évoqués dans le titre.
Mais il s’agit là de détails. Ce guide est parfait et devrait servir de modèle. Il nous informe tout à fait classiquement sur le monument en développant toutes les branches actuelles et souvent très récentes sur lesquelles s’appuient nos connaissances, des plus détaillées aux éléments du contexte.



Jean-Jacques Schwien


Compte-rendu de lecture. Marc Grodwohl, Les villageois de Lutter en leurs demeures, vol. II

Depuis plus de 10 ans maintenant, Marc Grodwohl publie quasi annuellement un ouvrage sur son champ de recherches de prédilection, l'habitat et les espaces ruraux entre 1400 et 1700 dans le sud de la région. Sa dernière livraison est le second tome de l'étude du village de Lutter, sur les confins du Jura, parue en 2015. Nous en avions fait un compte-rendu élogieux dans notre Lettre d'Information de la même année (n° 45), soulignant les qualités d'écriture, la richesse graphique et iconographique, l'analyse serrée des sources écrites et matérielles, donnant un modèle d'histoire totale d'une communauté rurale entre la guerre des Paysans et la guerre de Trente ans.
Ce premier volume était centré sur l'inventaire après décès d'un notable du lieu, décédé en 1582, et sur l'analyse d'une trentaine de bâtiments conservés de cette époque, datés par dendrochronologie, permettant d'associer structures d'habitat et terroir dans une fresque tenant compte autant des caractéristiques de la géographie que des changements sociétaux et matériels sur le court terme. A ce moment là, il n'était pas question d'un second volume. Celui-ci s'est profilé à la suite de la découverte du terrier des biens du Grand Chapitre de Bâle à Lutter et environs, daté de 1575 puis de l'accès à la documentation de la thèse de Gérard Munch sur le monastère de Lucelle, remis spontanément par sa famille après son décès en 2018. De ce fait, ce second volume apparait d'abord comme un addenda du premier, comblant souvent des blancs et questions restées ouvertes ; il confesse également certaines erreurs d'analyse du fait de la nature des sources, telle que celle du modèle de la maison du notable de 1582, avec une humilité qui est tout à l'honneur de l'auteur.
Mais en réalité, c'est une nouvelle histoire qui est écrite, avec des conclusions renouvelées. La qualité de l'ouvrage, déjà évoquée dans le premier compte rendu, reste la même et nous n'y reviendrons pas. Ce qui change, c'est la focale. L'analyse du bâti du premier volume (structures et cartes) a livré en quelque sorte une histoire sans paroles, même si le dossier notarié de 1582 ouvrait un pan sur la richesse matérielle de ce notable et d'une partie de ses contemporains.
Le terrier de 1575, mis en perspective avec d'autres données topographiques, antérieures ou postérieures, plus ou moins complètes, a permis de dessiner l'organisation du village et d'une partie du terroir en mettant des statuts, des noms de personnes et de lieux, parfois des généalogies, sur l'essentiel des maisons et parcelles de ce long XVIe siècle. Le travail est titanesque, mais la compréhension nous est facilitée par les nombreux tableaux, cartes, listes prosopographiques. A partir de cet état des lieux est remis sur l'ouvrage la typologie des habitats et ses évolutions correspondantes tout comme celles des ressources du terroir. Chemin faisant, sont discutées très finement les questions de toponymie, du réseau viaire, de la complexité de l'assolement, des limites entre village et espaces cultivés, du rapport entre parcelles/bâtiments/ayants-droits/occupants. A la première histoire "totale" s'ajoutent ainsi les habitants : sur la trentaine de maisons datées et étudiées en 2015, nous avons désormais sinon les visages aux fenêtres (comme suggéré par le sous-titre du volume), du moins des noms. L'enquête initiale avait déjà noté le passage de la maison en bois à la maison en pierres autour de 1530. Mais ici, elle s'affine en cernant mieux les volumes, les fonctions et leur évolution en lien avec des familles et des personnages identifiés. Pour ces réaménagements (logis, espaces agricoles telles granges et étables), les modifications parcellaires ne paraissent d'ailleurs pas tenir compte du propriétaire foncier, certaines "fermes" se développant allègrement sur les voisins du chapitre cathédral.
Lutter a l'avantage d'avoir échappé au remembrement et à la dilatation pavillonnaire, ce qui a permis cette approche micro-historique, les volumes matériels conservés résonnant avec des documents structurels anciens. Peu de lieux offrent une telle résonnance et, en celà, on aura du mal à extrapoler à partir de cet exemple. Le premier volume surfait sur cette héritage, d'autant que les études avaient été rendues possibles par l'engouement et l'aide des habitants. Ce second volume, en revanche, montre que le moment était bien choisi, l'évolution des modes de vie gommant désormais très vite ces structures anciennes.


Jean-Jacques Schwien


Compte-rendu de lecture. Fluck Pierre et al., Le prolétariat de la Renaissance. Fouchelle, les révélations d'un village de mineurs

L’aventure des recherches sur les mines d’argent de la vallée de Sainte-Marie, engagée depuis plus de quarante ans, a déjà livré de nombreux ouvrages et articles, relatant l’histoire et l’organisation de l’exploitation de ce minerai au cours du second Moyen Âge. La nouvelle publication proposée en diffère radicalement, puisqu’elle s’éloigne du monde souterrain des galeries et puits ou des questions techniques pour ouvrir sur le monde des acteurs de terrain de l’époque.
En effet, le hasard de travaux de voirie a permis la découverte d’un village sur les pentes de la vallée, au lieu-dit La Fouchelle, au-dessus de la ville. Il est formé d’une cinquantaine de maisons au moins, datant d’un large XVIe siècle, adossées à la montagne, en bordure d’un chemin en forme de fourche, se développant sur plus de 400 m. L’équipe animée par Pierre Fluck en a fouillé 21, au cours de 7 campagnes entre 2013 et 2019. C’est une synthèse des rapports annuels, avec un choix des éléments les plus pertinents, qui est exposée dans ce nouveau volume des Éditions du Patrimoine minier dans un format proche du A5.
Introduit par une préface de Marc Grodwohl et un avant-propos de David Bourgeois (doctorant à l’UHA), l’ouvrage rappelle d’abord le contexte des recherches sur les mines dans cette partie des Vosges et l’histoire de l’exploitation entre le haut Moyen Âge et l’époque moderne. L’essentiel est évidemment consacré à la structure des vestiges et à l’abondant mobilier, en particulier les éléments relatifs aux poêles. Une grande partie finale met ces découvertes en perspective avec l’histoire de l’habitat ouvrier en Europe, avant de conclure sur la précocité du cas de La Fouchelle. Chacune de ces parties est parsemée de définitions et d’explications méthodologiques destinées au lecteur peu familier des démarches archéologiques.
Les maisons ou unités d’habitation sont groupées par ensembles de deux à cinq cellules, alignées coté haut de la pente et séparées par des espaces «vides» (ou plutôt non fouillés) plus ou moins importants. Creusées dans la roche, les cellules sont globalement identiques, avec deux pièces –cuisine et Stube- équipées de leurs foyers spécifiques de part et d’autre d’une cloison. Les murs sont en pierre, mais la question de parties en colombages, au moins pour les gouttereaux coté chemin, reste ouverte. Sauf cas particuliers, les sols sont en bois, protégés de l’humidité par des drains assez systématiques. Il y a généralement deux portes, l’une pour l’accès de la rue à la cuisine, l’autre, interne, pour passer dans la pièce à vivre. Ces ouvertures devaient aussi assurer l’essentiel de la lumière naturelle, les traces de vitrage étant quasi absentes.
Ces pièces sont de petites dimensions, de 2,5 x 4 m pour les cuisines et 3,5 x 4 m pour les Stube, soit une surface utile totale par unité d’habitation de 25 m2. Cette exiguïté implique un étage potentiel pour le couchage mais rien, sur le terrain, ne permet de le confirmer, encore moins d’en cerner une quelconque volumétrie, un accès (escalier, échelle) ou une forme de toit (un ou deux pans). Hormis quelques rarissimes pièces annexes, supposées servir à du stockage ou de la stabulation, il manque aussi les éléments de confort majeurs, comme l’accès à l’eau (supposé effectué par portage depuis un cours d’eau proche) ou les latrines (peut-être construites de l’autre côté du chemin). L’environnement topographique ne permet pas d’envisager facilement des jardins, mais ne l’exclut pas.
Le mobilier ouvre sur la question des habitants et du mode de vie. La position même du village, à 400 m de la première mine, invite déjà à y supposer un habitat de mineurs. De nombreux résidus métalliques dans les déblais et des creusets permettent de considérer la présence d’essayeurs de minerais et de fondeurs. Mais tout le reste, de l’abondante vaisselle aux nombreux petits objets du quotidien, indique la présence de familles avec femme (objets de couture et éléments de vêtement spécifiques) et enfants (nombreuses billes en terre cuite, jouets en forme de cheval). Quelques objets sont des pépites archéologiques, comme la fourchette à deux dents, typique de l’évolution des arts de la table à la Renaissance, mais rares en fouilles ; la présence de pipes en terre cuite témoigne de même de nouveaux usages, liés à l’arrivée du tabac en Europe ; d’autres objets étonnent dans ce milieu comme les balles d’arquebuses ou un fermoir de livre. Mais ce mobilier est aussi à regarder du côté de ce qui manque dans une fouille d’habitat. On a déjà évoqué l’absence de vitrage. Mais la rareté des clés, clous, vaisselle en verre, déchets alimentaires en os (à part le squelette entier d’un lapin) a des implications diverses selon les cas mais tout concourt à rechercher les zones de dépotoir, que la fouille n’a pu déceler mais qui, selon l’équipe, devrait se trouver sur les pentes.
Les vestiges de poêle, qui, pour les archéologues, forment à la fois une structure (de chauffage) et du mobilier (d’objets en terre cuite) complètent cet ensemble de découvertes. Dans la plupart des maisons fouillées, leur socle en dalles de terre cuite ou en pierres était conservé, avec parfois même le rang inférieur des carreaux. Ces vestiges convergent avec les structures observées dans les « maisons du poêle », ces ateliers construits à l’entrée des mines, mais diffèrent de la tradition générale au socle surélevé. Ces fouilles ont aussi livré une incroyable moisson de modules des élévations écrasés sur place, carreaux-bols, carreaux plats et fragments de plaques en fonte, entre 30 et 100 éléments selon les pièces. Selon des moules découverts auparavant aux abords des mines, une partie au moins des carreaux est issue d’ateliers gérés par les mineurs eux-mêmes. Le motif dominant est celui dit en tapisserie, avec divers décors (chevrons, fleurs de lys, fonds d’écuelle, sablier…) glaçurés en vert. Un second type figure des personnages en bas-reliefs (princes, évangélistes…), des allégories, des scènes bibliques, les plus souvent sans glaçure mais avec des traces de graphite. La composition en élévation est malaisée à cerner mais la règle générale parait être la mixité des matériaux (fonte/terre cuite), des modules (carreaux-bols/plats) et des motifs, avec toujours au moins un carreau différent des autres, sans pouvoir savoir ce qui relève d’un programme initial ou de réparations.

Mobilier et poêle fournissent globalement les bornes chronologiques du village. À la différence des activités industrieuses, très bien documentées par les archives, cet habitat est absent des sources écrites et cartographiques. Une analyse serrée de l’histoire des mines les plus proches, en particulier celle de Saint-Barthélémy, ouverte en 1524 et représentative du passage à l’ère industrielle de l’exploitation, suggère l’hypothèse d’un village édifié à cette époque pour accueillir les familles d’ouvriers, jusqu’alors installées pour l’essentiel chez l’habitant. La Guerre de Trente Ans, qui sonne le glas de l’exploitation minière, met aussi un terme à l’occupation de La Fouchelle.

C’est au total une aventure fantastique qui nous est contée par l’équipe de Pierre Fluck. L’ouvrage n’est pas exempt de quelques faiblesses. Les figures sont parfois trop petites, à la limite de la lisibilité. La partie chronologique est aussi exposée avant les chapitres sur le mobilier et les poêles, ce qui alourdit le propos. Il manque un profil stratigraphique général pour visualiser clairement le mode de construction de cet habitat accroché à la pente et de la couche de remblais si importants pour la préservation du site.
Mais l’essentiel est évidemment cette belle fouille publiée dans un délai aussi bref après la fin de l’opération. L’apport est exceptionnel. Pas seulement parce que la mise au jour de l’habitat complète les données sur la partie industrieuse des recherches, mais parce que nous avons là une forme très précoce de cité-ouvrière, une découverte qui dépasse largement le cadre local. Elle s’insère certes dans de nouvelles formes d’habitat collectif, mais à vocation avant tout sociale, comme la Fuggerei à Augsbourg (strictement contemporaine) ou les Prechterhaüslin de Strasbourg (vers 1550). À La Fouchelle, même si le maître d’ouvrage est inconnu, la relation entre un lieu de production et le logement des ouvriers peut être très fortement supposée, préfigurant avec plus de deux siècles d’avance les réalisations à grande échelle de l’industrie textile puis charbonnière. Au-delà de son intérêt pour l’histoire du logement ouvrier, cette fouille est majeure également pour l’histoire de l’habitat tout court. Il est rare en effet d’avoir un tel ensemble de constructions à cette échelle pour la fin du Moyen Âge et les débuts de l’époque moderne. Nous découvrons ainsi un module primaire, formé de deux pièces, cuisine et Stube, différent des maisons rurales et urbaines contemporaines et d’ailleurs de dimensions étonnamment réduites. La relative courte durée de l’occupation a également son intérêt, donnant un instantané du mode de vie au travers du mobilier en lien avec le programme constructif originel, au lieu des états successifs et incomplets habituels. Enfin, pour le chauffage au poêle, La Fouchelle devrait devenir la référence archéologique majeure dans l’espace européen : les fouilles livrent généralement des dépotoirs de pots et carreaux et exceptionnellement le socle d’un poêle, sans commune mesure avec la vingtaine de structures en association avec tout ou partie des élévations écrasées sur place. Outre la question majeure des techniques de chauffage, il y a là des éléments de premier plan pour alimenter le débat sur le programme iconographique des poêles avec ici, en particulier, celui de la religion de ces mineurs, les motifs de carreaux du second type (allégories, évangélistes ….) pouvant avoir été privilégiés par des protestants.
Le lecteur, en bref, ne pourra qu’être enthousiasmé par cette somme de découvertes, pour faire écho à l’enthousiasme très affirmé des auteurs. En dépit de ses 230 pages, on trouvera l’ouvrage au final trop court, tant les informations sont denses et délibérément synthétisées. On ne peut que suggérer une suite ou, à tout le moins, une mise en ligne des rapports pour ceux qui voudraient en savoir plus sur le quotidien « à la maison » des familles de mineurs de la Renaissance.


Jean-Jacques Schwien


Editorial

Bien chers amis,

Nos Lettres d’informations, depuis un an maintenant, ne peuvent que constater à chaque livraison, la mise en sommeil des associations, en raison de la crise sanitaire. En ce qui nous concerne, nous avons pu organiser une conférence et une sortie lors de l’éclaircie du début de l’automne. Nous avons aussi pu mener à bien la publication du volume LXIII de nos Cahiers, dans une version toutefois moins fournie que d’habitude, certains auteurs ayant dû renoncer à leur contribution en raison de diverses difficultés, dont l’accès à la documentation primaire.

Enfin, le déménagement de nos bureaux dans l’ancien hôtel des Joham de Mundolsheim, au 15 rue des Juifs à Strasbourg s’est achevé in extremis avant le retour du confinement. Mais pour le reste, tout est en sommeil. Le cycle des conférences a été entièrement annulé, le Musée d’Art Moderne et Contemporain qui nous accueille désormais dans ses locaux, étant lui-même fermé au public. Pour le cycle des sorties, qui devait reprendre en mars, nous espérons au mieux pouvoir en organiser celles de l’extrême fin du printemps. Nos réunions de bureau sont réduites à leur strict minimum, suivant en cela le repli de l’actualité patrimoniale. Nous pensons pouvoir organiser notre assemblée générale annuelle, en principe désormais fixée au samedi 27 mars à Strasbourg, dans nos nouveaux bureaux, mais il n’est pas impossible que nous ayons à l’organiser en visioconférence, comme tant d’autres de sociétés amies.

Dans ce contexte, ainsi qu’il a été dit, les dossiers liés au patrimoine ne sont certes pas la priorité, mais pour certains, ils n’en ont toutefois pas quitté le premier plan de l’actualité. On peut récapituler rapidement l’évolution des dossiers déjà en cours lors des livraisons précédentes de la Lettre d’information. En premier lieu, le laminoir de Framont, dans la vallée de la Bruche a été démoli début octobre: les propriétaires du site ont finalement rejeté notre proposition de conservation des éléments les plus viables, pouvant devenir le siège d’un projet de valorisation de l’histoire industrielle de la vallée.

De même, la maison du XVIIe siècle de Geudertheim a été démolie pour laisser place à une nouvelle école, alors même que diverses propositions de conservation avaient été faites par l’Association de Sauvegarde de la Maison Alsacienne (ASMA) de déplacement ou d’intégration dans le projet public. Cette démolition a été fortement dénoncée dans la presse, tant par les associations que par des courriers de lecteurs, avec, en point d’orgue une lettre ouverte de Stéphane Bern s’offusquant de cet acte de vandalisme. Cette dernière prise de position a elle-même été dénoncée par les parlementaires alsaciens, stigmatisant des propos violents à l’égard d'un élu de la République.

D’autres dossiers, en revanche, ont évolué de façon plus positive. Le Plan Local d’Urbanisme Intercommunal (PLUI) du Kochersberg a pu finalement être amendé, le conseil communautaire demandant à l’ensemble des communes membres d’établir une liste des maisons et éléments du patrimoine à préserver, contrairement à sa première décision qui ne l’y obligeait pas, mais contraire au règlement du PLUI lui-même.

Enfin, la saga du Dinghof à Schiltigheim a pris désormais une tournure correspondant aux vœux des riverains et des associations locales. La municipalité a engagé il y a quelques semaines déjà la restauration physique du bâtiment; elle vient d’obtenir la rétrocession du terrain à bâtir de la part du promoteur, ouvrant donc la voie aux projets de verger et autres mises en valeur patrimoniales. Il a fallu trois ans et un changement de majorité municipale pour que les promesses électorales soient enfin honorées.

De l'ensemble de ces dossiers, nous pouvons tirer des enseignements sur le devenir de notre patrimoine rural. On observe partout une saignée dans le tissu des maisons et édifices anciens dans les villages autour de nous. Dans beaucoup de cas, il s’agit d’anciennes fermes dont la vocation agricole s’est tarie avec le départ à la retraite de leurs acteurs; et elles entrent aujourd’hui dans le circuit de la transmission foncière en raison du décès de ces retraités. Entre temps, dans certains cas, les granges et bâtiments d’exploitation avaient déjà pu être aliénés, pour la construction de maisons individuelles ou le réaménagement en logements collectifs. Aujourd’hui, ce sont les logis eux-mêmes qui commencent à être rasés en masse, pour laisser place, cette fois, à des immeubles collectifs. Cette tendance accompagne l’urbanisation des espaces libres, interstitiels, des prés, jardins, vergers qui complétaient nécessairement la vie à la campagne. Déjà, à partir des années 1970, les abords des villages avaient été soumis à la pression des lotissements. Désormais, c’est le cœur des villages qui est atteint. Le processus à l’œuvre est guidé par les besoins de logements aux alentours des centres urbains, cette pression étant de ce fait inversement proportionnelle à la distance entre villes et villages.

Avec ce processus est aussi transposé à la campagne le mode d’habitat urbain, ses immeubles à toit plat, ses fenêtres sans volets, ses parkings souterrains et de surface, son absence de cours. Ces nouveaux habitants cherchent à s’éloigner du bruit et de la pollution de la ville, à réduire le coût de leur investissement et/où à disposer d’espaces plus confortables. Cette rurbanisation est soutenue par un fort réseau de sociétés immobilières qui profitent de plus-values imposantes entre achat des bâtiments anciens et mètres carrés construits. Il n’est pas certain que tous ces néo-ruraux y trouvent leur compte: les logements ne sont pas toujours aussi spacieux ou orientés comme il faudrait; s’y ajoutent les tracas des transports au quotidien vers le centre urbain; les équipements collectifs sont parfois absents sur place; le chant du coq et le son des cloches apparaissent à certains comme un réveil-matin intolérable. Mais peu importe, le processus de construction des villes à la campagne, selon le bon mot attribué à Alphonse Allais, est à l’œuvre.

Dans les villes un processus similaire a existé dans les années 1960-70, menaçant une identité forgée au travers de siècles d’apports divers, caractérisée par une multitude de styles, mêlant des bâtiments beaux en soi à des ensembles de simple qualité fonctionnelle. Les mesures de protection élaborées alors, comme les secteurs sauvegardés, adossés à des classements et inscriptions au titre des monuments historiques plus ponctuels, ont permis de préserver le squelette de cette histoire urbaine tout en autorisant une adaptation aux besoins renouvelés de la société de la fin du XXe siècle. Alors que beaucoup de ces maisons paraissaient pourries, inadaptées, inconfortables, leur cure de jouvence en a fait le cœur historique de nos villes auquel une majorité de ses habitants est aujourd'hui attachée.
Hélas, nos campagnes ne suscitent pas un tel engouement de la part des décideurs actuellement. La qualité réelle des bâtiments n’est ici pas en cause. La plupart sont en bon état. Certaines fermes ont des volumes dignes d’une cathédrale; d’autres ont des poteaux sculptés, des galeries ouvragées, des cours ombragées où il fait bon supporter les chaleurs de l’été. Quant aux intérieurs, ils sont parfaitement adaptables aux besoins d’habitabilité actuels, la maison à colombages et torchis répondant bien aux normes de l’éco-construction, les granges permettant de décliner diverses fonctions, du garage-atelier aux logements spacieux.

Au-delà du besoin -légitime- des habitants souhaitant accéder à des logements décents et en rapport avec leur capacité d’investissement, il importe de cerner les mécanismes à l’œuvre pour bien comprendre pourquoi et comment on détruit le cœur de nos villages pour des bâtisses qui le plus souvent n’ont rien du charme des édifices à pan de bois.

On accuse les maisons des mêmes maux qu’en ville en 1970, soit leur dégradation et inadaptation aux besoins actuels, avec en plus un fort différentiel de coût pour leur réhabilitation par rapport au neuf. La maison de Geudertheim est ici exemplaire, puisque l’analyse archéologique menée sur les élévations avait conclu à un état sain, ce qui n’a pas empêché le Maire d’en dénoncer un délabrement incompatible avec sa préservation. Mais de fait, la réalité est plus prosaïque. Les propriétaires bénéficient de belles recettes à la vente des terrains, les municipalités qui autorisent les constructions augmentent à terme les recettes fiscales de par le développement mécanique de la population. Il n’y a malheureusement pas de régulateur dans ce que notre ami Georges Bischoff appelle une déforestation, en évoquant les maisons à colombage, du même ordre que l’érosion de notre biodiversité.

Depuis que la loi, il y a une dizaine d’années, a transféré aux Maires l’attribution des permis de construire sans instruction a priori par les Directions départementales de l’équipement, les municipalités sont les seuls maîtres à bord en termes de choix urbanistiques. Mais alors que dans les villes, les finances et les équipes techniques assurent des perspectives collectives en appui des choix politiques des municipalités, ici, les Maires sont bien seuls face à la pression des demandes de logements et de leurs retombées économiques et fiscales. Dans beaucoup de cas, certes, les services de l’État conservent un droit de regard sur l’évolution du bâti dès lors que les villages disposent au moins d’un édifice protégé au titre des Monuments Historiques, comme une église, un château, une demeure bourgeoise. Mais du fait du manque de moyens techniques et humains, ces services aujourd'hui sont bien en peine d’assurer le travail nécessaire à la préservation des espaces du périmètre protégé. On peut même dire que l’argument économique du besoin en logements déjà évoqué mais aussi la nécessité de donner du travail aux entreprises pour combattre le chômage, guide de façon avouée ou non l’application des règles de la gestion patrimoniale. Il est difficile de savoir combien de fois les Préfets ont suivi les demandes des promoteurs (publics et privés) au détriment des prescriptions de leurs services patrimoniaux. Le cas du "tribunal" de Lutter, évoqué dans notre précédente Lettre, soit l’attribution d’un permis de construire modificatif stipulant que les travaux réalisés ne sont pas conformes aux règles de protection du patrimoine, en est un indice édifiant.

Dans tous les cas, ce qui semble manquer c’est une prise de conscience de la nécessité d’approches globales pour contrer les décisions ponctuelles qui, au total, sont une catastrophe pour le maintien de la cohérence des structures du cœur de nos villages. Il faudrait s’engager sur une voie similaire à celle des secteurs sauvegardés urbains. Bien sûr, l’objectif n'est pas de tout garder mais plutôt de ne pas détruire ce qui a un intérêt patrimonial et qui contribue à la qualité de vie de ces espaces ruraux. La documentation primaire existe: elle a été réunie par le service de l’Inventaire au cours des 30 ou 40 ans qui ont suivi leur création par André Malraux, dont les chercheurs, comme chacun sait, ont arpenté de long en large nos villages pour photographier, relever, décrire. Pour beaucoup, ces dossiers dorment aujourd'hui dans les beaux "classeurs verts" du service, sans avoir débouché, par exemple, sur des zonages patrimoniaux. Je n’ai jamais compris, soit dit en passant, pourquoi cet immense effort d’acquisition de connaissances, n’avait pas été d’emblée adossé à des prises de décision en termes de préservation, hors dossiers ponctuels. Il n’est pas trop tard pour réactiver cette masse d’informations, bien que les acteurs de l’Inventaire d’alors ne sont plus ceux d'aujourd'hui, ce qui nécessiterait un certain temps de remise en train, sans compter le pointage de ce qui a disparu depuis. Par ailleurs, pour la mise en œuvre des préservations ciblées ou globales, nous avons déjà au moins un outil que sont les plans locaux d'urbanisme (PLU), ou, encore mieux, les PLUI comme celui évoqué plus haut mis en œuvre dans la cadre de la Communauté de Communes du Kochersberg.

Ce qui est certain, c'est qu’il est urgent d’agir.


Jean-Jacques Schwien






Quelques vues inédites de châteaux dans un carnet de croquis de Monseigneur Gustave Keller, Président de la SCHMA (1900 - 1910)

Un carnet de croquis ayant appartenu au chanoine Gustave Keller (1838-1910) livre un petit ensemble de dessins inédits de châteaux, réalisés au cours de ses promenades dans les Vosges du Nord ou autour du Mont Sainte-Odile. Au-delà de leur intérêt documentaire, ces dessins – simples croquis ou dessins en pleine page – témoignent non seulement de la place privilégiée des châteaux médiévaux dans l’imaginaire régional, mais aussi du développement des excursions dans les Vosges au cours de la seconde moitié du XIXe siècle.


Qui est Gustave Keller ?


Né en 1838, Gustave Keller s’engage dans la carrière ecclésiastique. Ordonné à Paris en 1862, il devient chanoine titulaire en 1893. Le 25 août 1903, il est nommé Supérieur du Grand Séminaire et la distinction de protonotaire apostolique lui donne le droit de porter le titre envié de Monseigneur. Il porte durant toute sa vie un grand intérêt au patrimoine régional et devient, avec le chanoine Alexandre Straub, l’un des maîtres d’œuvre de la « résurrection » de l’Hortus deliciarum, un manuscrit enluminé du XIIe siècle détruit dans l’incendie de la Bibliothèque de Strasbourg dans la nuit du 24 août 1870. La collecte des documents trouve son épilogue dans la publication, en 1899, des nombreuses copies et études des dessins retrouvés pour laquelle G. Keller a mis tout son talent de dessinateur et de miniaturiste au service de cette patiente reconstitution des planches du célèbre manuscrit. Il prend la succession du chanoine Léon Dacheux à la tête de la Société pour la conservation des monuments historiques après l’assemblée générale du 27 juin 1900 et en sera le président jusqu’à son décès en 1910.

Des dessins de châteaux inédits

Un premier dessin remonte à juillet 1878 et représente l’Ochsenstein. Un séjour dans les Vosges du Nord en été 1889 a conduit G. Keller au Wasigenstein, au Lutzelhardt, à l’Arnsberg et au Schoeneck. Un dessin du Hohenfels est daté du 1er février 1891. Des châteaux du secteur du Mont Sainte-Odile sont à l’honneur en 1898 : Dreistein, Hagelschloss, Birkenfels. Bien qu’ils n’apportent rien de spectaculaire, ces dessins permettent de compléter modestement le corpus des représentations de châteaux forts alsaciens et révèlent l’attrait exercé par les ruines vosgiennes sur les randonneurs de la fin du XIXe siècle. Leur représentation ne répond pas à un but scientifique, comme pour les dessins d’architecture, mais au plaisir de croquer d’un trait rapide des éléments marquants du paysage. Favorisée par le développement des lignes de chemin de fer jusque dans les vallées les plus reculées, l’excursion dominicale ou estivale devient un loisir très prisé dès le milieu du XIXe siècle. Le caractère pittoresque de ces dessins est renforcé par la présence d’animaux ou de petits personnages, croqués sur le vif et qui contribuent à animer les lieux et à donner vie et spontanéité à des croquis saisis sur le vif. Le chanoine Keller s’est peut-être même représenté lui-même au pied d’une monumentale barre rocheuse où la petite taille d’un personnage en costume ecclésiastique fait ressortir davantage encore la puissance de la nature et la fragilité de l’homme face à un paysage grandiose.


Ill. 1 G. Keller : Arnsberg (© Bibliothèque du Grand Séminaire)


Ill. 2 G. Keller : Schoeneck et Hohenfels (© Bibliothèque du Grand Séminaire)


Ill. 3 G. Keller : la grande arche du Hagelschloss, 6 juillet 1898 (© Bibliothèque du Grand Séminaire)


Ill. 4 G Keller : paysage animé avec le Wasigenstein en toile de fond (© Bibliothèque du Grand Séminaire)


Ill. 5 G. Keller : paysage avec représentation d’un ecclésiastique (© Bibliothèque du Grand Séminaire)





Bernadette SCHNITZLER et Louis SCHLAEFLI


La remise aux normes d'un monument historique classé : La régence à Ensisheim

La Ville d’Ensisheim a mené en 2018-2019 la remise aux normes et l’accessibilité aux personnes à mobilité réduite de l’édifice dit la Régence, bâtiment classé parmi les monuments historiques en totalité (Cl. MH : 6 décembre 1898, Cl. MH : JO : 16 février 1930).



Le Palais de la Régence est un grand édifice de style Renaissance, classé parmi les Monuments historiques, situé au cœur de la petite ville d’Ensisheim qui constituait à partir de 1341 la capitale des États autrichiens, dits de l’« Autriche Antérieure ». En 1506, l’empereur Maximilien d’Autriche y a créé un organe de gouvernement et d’administration de justice, appelé la Régence. La construction d’un édifice spécifique pour abriter la nouvelle institution est décidée dès 1532, mais ne prit forme que trois ans plus tard en raison du délai nécessaire à la collecte des fonds. Construit entre 1535 et 1547, le palais de la Régence est un édifice emblématique de la Renaissance alsacienne, qui renouvelle pour son époque la vision du bâtiment administratif tout en recourant en partie au nouveau vocabulaire stylistique des temps modernes. La construction est confiée à Stephan Gadinner, maître d’œuvre, et Henri Hermann, maçon, actifs à la même époque à la maison Pfister à Colmar, tous deux formés par le maître d’œuvre bâlois Rémy Faesch sur le chantier de la collégiale de Thann.



Influencé par le Koïfhus de Colmar et l’hôtel de Ville de Bâle, le bâtiment est composé de deux ailes en équerre et comporte un grand escalier hélicoïdal à demi hors-œuvre à leur intersection intérieure, constituant en quelque sorte la synthèse entre tradition gothique et innovation de la Renaissance. L’aile principale établie entre la Grand’rue et la place du Bourg est occupée au rez-de-chaussée par une halle au couvrement flamboyant retombant sur deux colonnes, l’une d’elle concentrant un décor d’inspiration Renaissance. Tout le premier étage est occupé par la grande salle de « gouvernement », appelée Salle de la Régence, ornée de colonnes demi-engagées illustrant le nouveau style. L’aile en retour, pourvue d’une cave, d’un rez-de-chaussée en partie surélevé et d’un étage carré, abritait des salles hautes de plafond servant aux différentes fonctions administratives du siège. Une salle située au point de rencontre des deux ailes s’ouvrait sur la rue principale par une porte cochère. Couverte d’un plafond en plancher porté par de grandes colonnes en bois, elle a été recoupée à lors de transformations successives de l’édifice. L’une des pièces maîtresses du bâtiment est constituée par le large escalier monumental qui réunit la place à la grande salle et masque en partie l’articulation des ailes. C’est un escalier hélicoïdal à noyau vide, couvert par une voûte en résille de style gothique tardif. Il s’ouvre sur la place par un portail sculpté, orné de balustres et d’un fronton Renaissance. On notera aussi le grand portail intérieur permettant l’accès à la grande salle au premier étage.



Désaffecté au cours de la guerre de Trente Ans, l’administration autrichienne quittant l’Alsace pour des lieux plus sûrs, l’édifice fut transformé en caserne en 1636, puis rénové en 1658 pour accueillir le Conseil Souverain d’Alsace présidé par Colbert de Croissy, institution française créée par Louis XIV pour administrer les territoires autrichiens rattachés au royaume de France par le Traité de Westphalie (1648). Après le départ de cette institution, transférée en 1681 à Brisach (Alt-Breisach), puis à Colmar en 1698 à la suite du Traité de Nimègue, le bâtiment est cédé à la ville d’Ensisheim et retrouve une nouvelle affectation administrative, assurant de 1701 à 1958 la fonction d’hôtel de ville. Les transformations opérées suite à ces réaffectations successives, qui ont affecté essentiellement l’intérieur de l’édifice, sont mal connues. Demeurent inchangées les façades marquées par des bandeaux et des corniches saillantes de Renaissance rhénane, un style resté sans postérité.

L’édifice bénéficia d’une importante restauration à la fin du XIXe siècle par l’architecte Charles Winkler, qui rénova notamment la grande salle du premier étage. La salle de la Régence fut pourvue alors de boiseries et d’un plafond à caisson d’esprit néo-Renaissance, de fenêtres à cives et de portes architecturées dans l’esprit des créations des grands ébénistes alsaciens de la Renaissance rhénane. De nouvelles transformations eurent lieu lors de la création du musée de la Ville dans les années 1970, qui devait présenter au public, autour de quelques pièces historiques modestes au regard de la richesse du passé de la ville, la météorite tombée aux Octrois le 7 novembre 1492, signe du ciel dénonçant selon Sébastien Brant les risques d’une invasion de l’Alsace par le royaume de France. Ce musée exposa également les riches collections pré- et protohistoriques issues des nombreuses fouilles effectuées depuis les années 1970 aux alentours de la ville par l’archéologue Georges Mathieu, puis par le Service régional de l’Archéologie. Depuis lors, l’édifice n’avait plus connu de travaux et posait de graves problèmes de non-conformité par rapport aux normes de sécurité d’un édifice accueillant du public et à l’accessibilité aux personnes à mobilité réduite. Les travaux menés d’octobre 2017 à décembre 2018 ont concerné la remise aux normes électriques du bâtiment, la création de plafonds coupe-feu partiels, d’issues de secours et de portes coupe-feu, la création d’un nouvel escalier plus commode répondant aux normes actuelles, l’installation d’un ascenseur afin de rendre le demi-étage du musée historique et le premier niveau accessibles au public, de toilettes adaptées aux personnes à mobilité réduite, ainsi que l’aménagement d’une nouvelle entrée commune au musée et aux salles du premier étage, le tout pour un montant global d’environ 1 150 000 euros.



La réutilisation est la condition sine qua non de la bonne conservation d’un monument. L’enjeu de toute intervention architecturale sur un bâtiment historique, qu’il soit ou non protégé par la législation sur les monuments historiques, est de le rendre apte à conserver son affectation ou d’abriter de nouvelles fonctions dans le respect des normes, tout en évitant de le dénaturer. Ainsi, l’escalier Renaissance à noyau vide, qui ne comportait pas de rampe à l’origine, a été pourvu d’une rampe en fer forgé huilé inspiré du style de l’édifice. Les poteaux ont été implantés en retrait du vide central dans des parties de marche déjà ressemelées antérieurement, afin de ne pas altérer la vue du limon hélicoïdal mouluré et d’éviter toute atteinte aux parties anciennes. Les entrevous en vieilles planches de la grande salle du rez-de-chaussée ont échappé au doublage par un plafond coupe-feu réglementaire grâce à une dérogation. Le cheminement des réseaux électriques de confort comme de sécurité a été soigneusement étudié par la maîtrise d’œuvre afin de ne pas ouvrir de saignées dans les vieux murs et de ne pas compromettre la conservation d’éventuels décors cachés sous les peintures de surface, condition imposée par le classement de l’édifice.



La grande salle de la Régence d’une superficie d’environ 200 m2 était limitée à un effectif de moins de 50 personnes car elle ne possédait qu’une seule issue au fond de la salle. L’un des objectifs principaux du projet était donc de créer une deuxième issue à la salle – devenant ainsi issue de secours – et d’accueillir un public plus important. La salle donnant vers l’espace public et sur les façades ordonnancées de l’édifice étant intangibles de par leur classement, il ne restait comme possibilité que de créer l’issue requise au fond de la salle. La nouvelle porte devait être située à une distance suffisante de l’entrée axiale pour pouvoir être prise en compte par les pompiers. Il a donc été nécessaire de déplacer d’un mètre le poêle en faïence à deux étages créé par Charles Winkler afin de dégager la place suffisante pour percer l’issue donnant sur l’escalier hélicoïdal. Le poêle au décor historié a été entièrement démonté, restauré et remonté dans son nouvel emplacement par un poêlier spécialisé.



Cependant, la question la plus épineuse a concerné l’implantation de l’escalier principal, qui devait prendre le relais de l’escalier d’origine, inadapté aux normes actuelles, ainsi que de l’ascenseur devant desservir les différents niveaux du bâtiment. Les solutions se trouvent aisément si l’édifice dispose d’espaces secondaires que l’on peut sacrifier à ces nouvelles fonctions. Ce n’était pas le cas pour la Régence, dont l’étage carré est constitué de grands volumes homogènes auxquels on ne peut soustraire les espaces nécessaires tout en les cachant. La cage d’escalier a donc été implantée à l’arrière d’une des salles, s’appuyant partiellement sur un cloisonnement en colombage du XVIIIe siècle afin de maintenir une colonne Renaissance à chapiteau corinthien et une des grandes baies à triplet qui caractérisent l’édifice. Ces éléments d’architecture remarquables restent visibles depuis l’escalier à travers une large baie vitrée intérieure pourvue d’un vitrage coupe-feu et occupant l’ensemble du palier ainsi créé. Ce nouvel espace permet également de créer une issue de secours en pied d’escalier, donnant sur une porte existante donnant sous la halle. Il est en effet impossible de percer de nouvelles portes extérieures dans un bâtiment classé, et tout projet doit s’inscrire dans les contraintes de l’existant protégé. Les nouvelles portes extérieures donnant sous la halle ont été recréées selon un modèle Renaissance et pourvues de ferronneries en fer forgé ; l’ancienne porte d’entrée vitrée du musée, mise en place au moment de son ouverture, a été remplacée par une porte moulurée en bois identique à la porte antérieure datant du XVIIIe siècle dont nous avons le témoignage par une photo ancienne, ses moulures reprenant celles de la porte basse de l’escalier monumental. Quant à l’ascenseur, il a trouvé sa place au seul endroit permettant de desservir l’ensemble du bâtiment. Au rez-de-chaussée, son implantation en îlot sert d’interface entre un ancien local de la chaufferie, transformé en espace d’accueil et le reste de l’ancienne grande salle, actuellement occupée par un musée de la mine et du mineur. De hautes séparations vitrées permettent de garder la mémoire de la grande salle d’origine, délimitant l’entrée, la cage d’escalier et l’ascenseur.



Conformément à la doctrine en vigueur actuellement dans les Monuments historiques, le projet s’efforce de bien identifier les interventions nécessaires à la réappropriation du bâtiment pour des usages modernes et les parties anciennes du monument restaurées. Ainsi, les murs délimitant la nouvelle cage d’escalier sont enduits de ciment et peints d’une peinture minérale de teinte légèrement ocrée ou blanc cassé. En revanche, les murs périphériques du musée de la mine, qui conservaient les enduits d’origine réalisés à la chaux avec des traces de badigeon, ont fait l’objet d’une recherche particulière pour un traitement à l’identique. Dans la cage d’escalier, ils ont été revêtus d’un nouveau badigeon, ce qui a permis de masquer certaines zones de reprise. L’ascenseur se distingue à tous les étages par sa couleur rouge, allusion au blason de la ville « de gueules à la fasce d’argent » qui reprend les armes des Habsbourg. La référence chromatique est plus marquée au rez-de-chaussée, avec une signalétique verticale blanche « la Régence » qui accueille le visiteur, tel un drapeau. Le nouvel escalier est réalisé avec des marches en bois clair portées par une structure en caissons en métal rouillé façon acier corten. Sa modernité volontaire n’entretient aucune ambiguïté, en cohérence avec la manière non conventionnelle par laquelle il s’inscrit dans son environnement. De même, les portes coupe-feu exigées par la réglementation anti-incendie s’apparentent à des interventions contemporaines, et comme telles traitées en bois clair, en opposition aux portes anciennes moulurées en bois foncé. Certaines fenêtres ont été remplacées en récupérant les panneaux de cives des fenêtres existantes. Autour de la salle des Pas Perdus situé au centre du bâtiment au premier étage, on s’est efforcé également de conserver son aspect ancien, à l’exception de l’ascenseur qui constitue la seule intrusion moderne dans l’espace. Une cheminée ancienne qui se trouvait à l’emplacement de l’ascenseur a été restaurée et déplacée sur un autre mur de la salle. Une double porte moulurée des années 1960 est venue fermer le placard abritant au premier étage les installations électriques et de sonorisation de la salle de la Régence. Dans toutes les pièces du premier niveau, les plafonds coupe-feu ont été réalisés en suivant au plus près les déformations des plafonds existants de façon à ne pas cacher le haut des grandes fenêtres de l’édifice. À noter que tous ces plafonds étaient modernes et sans qualité particulière, à l’exception du magnifique plafond à caissons marquetés de la salle de la Régence, dessiné par Charles Winkler, qui, comme les plafonds anciens du musée du mineur, a été conservé sur dérogation spéciale, l’installation d’une alarme générale servant de mesure compensatoire. Enfin, la rénovation du chauffage à air pulsé du bâtiment a permis de remettre en valeur le magnifique portail intérieur menant à la salle de la Régence, autre pièce d’architecture exceptionnelle de la Renaissance alsacienne, dont la partie haute était cachée jusque-là par un faux-plafond masquant une gaine de soufflage de l’ancienne installation.


Jean-Luc Isner


Editorial

Bien chers amis,

L’actualité de ces derniers mois a été grandement focalisée autour de la pandémie d’ampleur planétaire. Comme tout le monde, notre Société s’est mise en sommeil, chacun d’entre nous ayant dû se cloîtrer dans son intérieur respectif. Le retour des activités à partir de juin n’a été que très partiel, du fait cette fois de la trêve estivale. Les récentes informations font état de difficultés sanitaires persistantes et notre proche avenir est toujours à la merci de décisions des autorités qui pourraient çà et là, voire partout, interdire les activités publiques ou collectives.

Dans ce contexte un peu étrange, il nous faut rester malgré tout optimistes. Nous avons préparé un programme d’activités pour l’année à venir conforme à nos habitudes : vous pourrez le découvrir dans ces pages et notre dépliant. Les projets de sorties correspondent pour l’essentiel aux visites qui ont dû être annulées ce printemps. Grâce à l’obligeance des Musées de la ville de Strasbourg, nous vous proposons de même un cycle de conférences complet, débutant dès le début du mois prochain. Nos Cahiers, enfin, vont paraître comme de coutume à la fin de l’automne, quoiqu’un peu moins fournis du fait le plus souvent de difficultés d’accès à leur documentation de la part de certains auteurs.

Par ailleurs, nous avons également poursuivi les activités liées aux questions de patrimoine. Plusieurs dossiers sont en cours.

Notre conseil d’administration a pu visiter le site des forges de Framont dans la vallée de la Bruche. Je rappelle que nous avons été sollicités en tant qu’association déclarée d’utilité publique par la famille propriétaire des lieux pour acquérir (pour une somme symbolique) ce dernier vestige des activités industrieuses de la vallée et dans le cadre d’une mise en valeur potentielle avec l’association Laminoir. La visite ayant montré qu’une partie des bâtiments, dont la cheminée, posait de graves problèmes de stabilité, le conseil a décidé d’accepter la proposition pour le seul laminoir, à transférer après démolition des bâtiments dangereux. Nous sommes pour l’instant dans l’attente d’une réponse.

En second lieu, nous avons aussi engagé deux recours en justice contre des dossiers d’urbanisme avec l’Association de sauvegarde de la maison alsacienne (ASMA). Le premier est une demande de modification d’un article du Plan local d'urbanisme (PLUI) de la communauté de communes du Kochersberg. Selon son règlement, les communes avaient le devoir d’identifier leur patrimoine remarquable avec trois niveaux de protection servant de base aux prescriptions des permis de démolir. Cette règle est en soi une avancée considérable dans la gestion du cœur de nos villages, soumis de nos jours à une pression urbanistique forte, avec démolition de nombreuses maisons anciennes, même en bon état, pour céder la place à des immeubles de rapport. Mais la moitié des communes de ce territoire pourtant riche de fermes magnifiques a négligé voire refusé ouvertement de constituer cette liste, chose soulignée fortement par le commissaire enquêteur. Le conseil communaire a toutefois voté le règlement sans ces dispositions. Avec l’ASMA a donc été déposé un recours au tribunal administratif, ce qui a conduit la Communauté de communes à engager une procédure de médiation. Les réunions avec les communes concernées devraient se tenir au courant de l’automne.

Le second recours, largement évoqué dans la presse locale, concerne la plus ancienne maison connue du village de Geudertheim, que la commune a décidé de démolir pour la réalisation d’une nouvelle école. Ici également, l’ASMA avec d’autres associations ont engagé un recours contre le permis de démolir auprès du tribunal administratif. Ce dernier l’a toutefois rejeté au motif qu’il ne présentait aucun vice de forme. Les associations ont par suite sollicité le soutien du conseil départemental, cofinanceur du projet d’école, en rappelant qu’il avait mis en place une politique de sauvegarde et mise en valeur de la maison alsacienne en 2018. Ce qui a conduit à pouvoir organiser une rencontre avec le Maire de la commune qui pourrait éventuellement intégrer le bâtiment ancien dans le nouveau projet. Là également, les décisions ultimes sont encore à venir.

En troisième lieu, nous avons déposé un double recours auprès du Préfet du Haut-Rhin et du Maire de Lutter cette fois, dans le cadre de deux permis de construire affectant l’ancien tribunal de cette commune, près de Ferrette, datant de 1542. Ce bâtiment sauvé et restauré par l’association Maisons Paysannes d'Alsace dans les années 1970 a depuis changé de mains, en deux étapes. Le nouveau propriétaire de l’arrière y a d’abord transformé le pignon avec des ouvertures à accolade formant un pastiche sans lien avec la réalité architecturale originelle de la maison. Il a racheté ensuite la partie avant, le bâtiment ayant aussi entretemps été inscrit à l’Inventaire supplémentaire des Monuments historiques. Il a commencé par transformer la grange attenante en l’augmentant d’un pigeonnier sur poteaux copié d’exemples connus du centre-Alsace, sans lien avec l’architecture locale pourtant bien étudiée et connue scientifiquement. Un premier permis avait fait l’objet d’un avis défavorable de l’architecte des bâtiments de France (ABF), du fait de la présence de ce pigeonnier. Mais les travaux se sont poursuivis, dûment consignés lors du passage en 2017 de l’ABF, écrivant que « le propriétaire met des moyens considérables pour transformer un bâtiment annexe rural en maison néo-gothique tardif ». En 2019, une nouvelle demande est accordée cette fois par le Maire avec l’avis positif de l’ABF, celui-ci stipulant « qu’il vient en régularisation de travaux effectués sans autorisation ». Un second permis est délivré début 2020 pour la rénovation de la façade principale sur rue, avec création de lucarnes et débords sophistiqués de toiture. L’ABF a également émis un avis positif, avec diverses prescriptions en soulignant que le demandeur n’a remis aucun document de détail et les sollicite avant le démarrage des travaux. Les pratiques cavalières avérées du propriétaire font ainsi craindre le pire : un permis modificatif pourra ici également régulariser des travaux non conformes aux règles de protection et surtout à l’intérêt patrimonial en soi de cet édifice, fleuron d’une dynamique de valorisation de Maisons paysannes d’Alsace, fondatrice de l’Écomusée d’Alsace. Dans la mesure où les formes d’obtention des permis étaient respectées, nous avons opté pour un déféré auprès du Préfet et du Maire plutôt qu’un recours au tribunal administratif. Celui-ci a été rejeté au motif que pour le premier permis le délai de recours était dépassé (d’un jour !) et pour le second, que « le dossier a été soigneusement étudié par la DRAC et qu’il n’appartient pas au Préfet de remettre en cause l’appréciation des professionnels du patrimoine ». Au final, si le pouvoir administratif a le dernier mot, nous avons ici quand même une forme de démission de l’État, qui régularise des travaux non autorisés et autorise des travaux à venir sans les pièces complètes sur des bâtiments protégés au titre des Monuments historiques. Comme le dit Malou Schneider dans cette même livraison de notre Lettre d’information, la guerre aux démolisseurs déjà engagée par Victor Hugo doit sans cesse être ravivée...


Jean-Jacques SCHWIEN


Le tribunal de Lutter (68) et sa grange réaménagée


PLUI du Kochersberg. Exemple de plan de gestion du patrimoine bâti (commune de Wiwersheim)


Victor Hugo, « Guerre aux Démolisseurs »

La défense du patrimoine n’est pas l’aspect le plus connu de la vie et de l’œuvre de Victor Hugo. Cependant, au début de sa carrière, l’écrivain a publié trois écrits sur le thème de la défense du patrimoine : le poème « Bande noire » en 1823, « Guerre aux démolisseurs », écrit dès 1825 et dont la deuxième version est parue en 1832 dans la Revue des Deux Mondes, peu après le roman « Notre-Dame de Paris », édité en 1831.

Les Editions Allia (Paris) viennent d’éditer plusieurs petits livrets présentant des textes courts d’auteurs renommés. Parmi eux, le libelle de Victor Hugo intitulé « Guerre aux démolisseurs », qui en dépit de références à un contexte politique différents, est toujours d’actualité. L’auteur s’y indigne de la poursuite des destructions et déplore les disparitions incessantes des monuments souvenirs de la France du passé, en rejetant nettement la faute sur l’administration. Les propos de Hugo concernent tout autant les monuments d’Alsace, souvenirs du passé de la région, que les prestigieux monuments nationaux qu’il tente de sauver et nous ne pouvons que suivre son réquisitoire :

« Il faut le dire, et le dire haut, cette démolition de la vieille France, que nous avons dénoncée plusieurs fois sous la Restauration, se continue avec plus d’acharnement et de barbarie que jamais ». […]
« Nous posons en fait qu’il n’y a pas en France, à l’heure qu’il est, une seule ville, pas un seul chef-lieu d’arrondissement, pas un seul chef-lieu de canton, où il ne se médite, où il ne se commence , où il ne s’achève la destruction de quelque monument historique national, soit par le fait de l’autorité centrale, soit par le fait de l’autorité locale de l’aveu de l’autorité centrale, soit par le fait des particuliers sous les yeux et avec la tolérance de l’autorité locale ».

« Chaque jour quelque vieux souvenir de la France s’en va avec la pierre sur laquelle il était écrit. Chaque jour nous brisons quelque lettre du vénérable livre de la tradition. […] Disons-le haut au gouvernement, aux communes, aux particuliers, qu’ils sont responsables de tous les monuments nationaux que le hasard met dans leurs mains. Nous devons compte du passé à l’avenir. Il faut arrêter le marteau qui mutile la face du pays. Une loi suffirait. Qu’on la fasse. Quels que soient les droits de propriété, la destruction d’un édifice historique et monumental ne doit pas être permise à ces ignobles spéculateurs que leur intérêt aveugle sur leur honneur ; misérables hommes, et si imbéciles qu’ils ne comprennent même pas qu’ils sont des barbares ! ».

À partir de 1830 cependant, la protection du patrimoine devient une mission de l’État.

Un inspecteur général des Monuments Historiques est nommé et Prosper Mérimée en occupe la fonction de 1834 à 1860. À partir de 1835, Hugo intègre le « Comité des arts et des monuments » nouvellement créé et en devient un membre écouté jusqu’en 1848. La situation s’améliore nettement. Toutefois, la loi demandée par Hugo ne sera votée qu’en 1887, donnant un cadre général aux interventions de l’État quant à la conservation des Monuments historiques et Objets d’art.

Aujourd’hui, les lois, les règlements et les institutions consacrées à la protection du patrimoine existent et ont été très efficaces. Mais aujourd’hui les destructions se poursuivent, se multiplient même, lorsque les monuments historiques gênent des intérêts particuliers. Être classé Monument Historique ne suffit pas à pour être à l’abri de la destruction. Figurer sur la liste de l’Inventaire supplémentaire des Monuments Historiques encore moins.

Quant aux bâtiments qui n’ont été ni classés, ni inscrits, leur intérêt patrimonial ne suffit quasiment jamais à les sauver. Il n’y a hélas plus de Victor Hugo pour vitupérer les démolisse


Malou SCHNEIDER


Les bureaux de la Société déménagent !

Après un séjour ininterrompu de 125 ans au Palais Rohan où elle s’était installée en 1896, la Société transfère cette année ses bureaux, sur proposition de la Ville de Strasbourg, au 15, rue des Juifs dans les magnifiques locaux de l’ancienne imprimerie Istra, remarquablement réhabilités et restaurés par la Caisse des Dépôts et Consignations.

Un petit regard en arrière s’impose donc aujourd’hui, pour retracer les divers lieux où, depuis sa création en décembre 1855, la Société a emménagé successivement avec ses collections. Il n’y en a pas moins de six entre 1855 et 1896, et on compte même deux projets supplémentaires, mais qui n’ont pas abouti, à la fin du XIXe siècle.

À sa création, elle s’installe à la Préfecture, dans un local mis à la disposition du bibliothécaire André Jung par le préfet Stanislas Migneret. Très vite, les premiers monuments et objets affluent et, comme le mentionne l’article 1 de ses statuts, la Société se propose de les réunir dans un musée. En 1862, les collections lapidaires prennent place en large partie dans le chœur de l’ancienne église des Dominicains où se trouvent la Bibliothèque et les Archives de la Ville. Faute de place suffisante, les autres (livres, armoires, vitrines avec le petit mobilier) sont dispersées en divers points entre les deux institutions (AG du 10 décembre 1863).

L’extension des collections et la nécessité de disposer d’un local pérenne pour les réunions amènent la location d’un appartement, mis à disposition par le baron de Schauenburg au 9, rue des Veaux, pour y établir le siège social de la Société et y regrouper et entreposer sa bibliothèque et ses collections. Une somme de 600 frs est votée pour couvrir les frais de déménagement et d’installation et couvrir la première annuité du loyer (380 frs) (séance du 24 avril 1865). Une partie des collections se trouve ainsi préservée d’une totale destruction et seules celles restées dans l’église des Dominicains (emplacement de l’actuel Temple-Neuf) disparaîtront dans l’incendie provoqué par le bombardement de la ville en août 1870. En 1871, on tente de sauver ce qui reste et « les débris des antiquités appartenant à la Société et déposées au Temple-Neuf ont été transportées dans la cour de l’Académie » ; un inventaire en est entrepris (séance du 19 juillet 1871).

Le propriétaire de la rue des Veaux souhaitant faire d’importants travaux dans son appartement, il est mis fin à la location et des démarches sont engagées par le chanoine Alexandre Straub, président de la Société, auprès de l’Évêché pour trouver un local provisoire. L’administration du diocèse met ainsi à disposition « plusieurs salles spacieuses, parfaitement éclairées et propres à recevoir les collections » dans le cloître de Saint-Étienne où se trouve le Petit Séminaire, moyennant un loyer de 500 frs par an plus 100 frs pour la cour du cloître. Les vestiges de l’ancien musée lapidaire du Temple-Neuf sont, quant à eux, hébergés en partie dans les caves du château des Rohan (séance du 2 juin 1879).

Mais cette situation idéale ne dure malheureusement pas car, en 1881, le Petit Séminaire souhaite reprendre ses locaux. L’enrichissement considérable des collections intervenu entretemps nécessite de trouver rapidement un lieu adapté et de taille suffisante. La Maison Kammerzell est pressenti un temps pour y installer un véritable musée régional, mais le choix se porte finalement sur l’ancienne Académie (devenue ensuite l’École des Arts décoratifs). Lors de l’assemblée générale du 17 juillet 1884, Straub peut faire état de la nouvelle installation dans les salles mises à disposition par la Ville. Les monuments sont amenés progressivement dans le nouveau local, puis suivent les collections de petits objets et la bibliothèque. Trois nouvelles vitrines ont également été confectionnées aux frais du Ministère d’Alsace-Lorraine pour accueillir les œuvres nouvelles et un total de 538,48 frs a été engagé pour assurer ces transferts. Deux cours et un vaste jardin sont également à disposition de la Société où pourront prendre place les monuments de grandes dimensions.

Mais l’installation ne durera guère car la Ville souhaite, en 1889, récupérer les locaux, tout en proposant de conserver le lapidaire sur place dans l’ancien jardin botanique autour de l’ancienne Académie. Le conservateur Schricker refuse immédiatement en raison des risques de dégradation des pierres de grès et émet l’idée d’intégrer l’ancien château de Rohan (séance du 13 mars 1889) et de réunir en un même lieu toutes les collections artistiques de Strasbourg. Il tente de convaincre Straub et le comité et fait état « en s’appuyant sur un métrage et des calculs minutieux » que la place ne ferait pas défaut « dans les vastes locaux actuellement occupés par la bibliothèque de l’Université et ses dépendances ». Straub promet alors d’indiquer verbalement au maire Otto Back le désir de la Société de voir ses collections installées au château des Rohan après le départ de ses occupants. Au cours des débats qui agitent le bureau, une proposition alternative surgit, en raison de la menace de démolition qui pèse sur le « Drachenschlössel » (École du Dragon), un édifice qui « se prêterait parfaitement à recevoir le musée de la Société » (séance du 25 mai 1889). Le projet de la Maison Kammerzell revient également sur le devant de la scène avec une lettre du maire demandant à la Société de « fixer le loyer qu’elle consentirait à payer pour la Maison Kammerzell ». La réponse ne tarde pas et un loyer de 1000 Marks semble envisageable « à condition que le propriétaire fasse tous les frais pour approprier la maison à sa destination future de musée, d’après le plan approuvé par le comité dans sa séance du 9 novembre 1887 ».

Après diverses tergiversations, la solution est définitivement trouvée en 1896, une année marquante dans les annales de l’histoire de la Société qui s’installe au Palais Rohan « dans les belles et vastes salles que l’administration municipale a bien voulu mettre à la disposition de la Société dans l’ancien palais épiscopal, appelé à devenir le palais des beaux-arts » (assemblée générale du 15 juillet 1896). Les pièces des Grands Appartements se transforment en réserves pour les collections archéologiques et les éléments lapidaires et les sarcophages sont alignés autour de la grande cour d’honneur. Le siège social de la Société et ses bureaux ont enfin trouvé un point de chute définitif. Les sarcophages romains et médiévaux et divers autres fragments sculptés antiques prendront cependant, dans les années 1920, le chemin du Palais du Rhin, dans le cadre d’un projet élaboré par Robert Forrer de déménagement du musée dans les grandes salles de l’ancien palais impérial. Mais seule une allée de sarcophages, toujours visible dans les jardins, sera réalisée.

Après ces longues itinérances et après la restauration du palais par la ville pour en faire un important pôle muséal, les collections archéologiques de la Société prennent place en 1913, sous la direction de Forrer, dans les sous-sols du palais, dans un lieu qu’il occupe toujours. Les salles sont installées dans le corps central de l’édifice donnant sur la terrasse et le musée prend le nom de « Musée préhistorique et gallo-romain ». Quelques changements muséographiques plus ou moins importants interviendront par la suite, avec le transfert d’une partie des collections médiévales de la Société en 1939 au Musée de l’Œuvre Notre-Dame et la création par le directeur des Musées Hans Haug d’un musée dédié aux arts du Moyen Âge. Durant la Seconde Guerre mondiale, les collections seront partiellement déménagées et entreposées dans les caves du palais puis, avec l’augmentation des risques de bombardement, en partie évacuées vers les châteaux alsaciens, en particulier à Scharrachbergheim. Les pièces les plus précieuses avaient, quant à elles, rejoint le dépôt des Musées nationaux au château de Chambord, avant de revenir en Alsace annexée en 1941.

En contrepartie du don par la Société de toutes ses collections à la Ville de Strasbourg en octobre 1946, permettant la création de l’actuel Musée archéologique, le siège social de la Société conserve de pleins droits ses bureaux du Palais Rohan, la Ville prenant entièrement en charge le coût de leur entretien.

Une nouvelle page de cette longue histoire s’ouvre aujourd’hui avec le transfert rue des Juifs, où la Société rejoindra plusieurs autres sociétés patrimoniales dans le cadre d’un ambitieux projet de création d’un lieu dédié au patrimoine régional sous toutes ses formes, à sa protection et sa valorisation. Il convient toutefois de noter que le siège social officiel de la Société reste le Palais Rohan et le 2, place du Château, l’adresse postale de nos nouveaux bureaux devenant désormais le 15, rue des Juifs.


Bernadette SCHNITZLER


Journée d'étude en hommage à Christian WILSDORF

Christian Wilsdorf, directeur des Archives du Haut-Rhin, a été un membre éminent de notre Société. Il est décédé en mai 2019. La Société savante d’Alsace et la Société Schongauer lui rendront hommage par une journée d’étude intitulé : « Le document et le monument », le samedi 24 octobre 2020, au musée Unterlinden à Colmar.

L’inscription préalable est obligatoire. Vous pourrez obtenir le programme en écrivant à l’adresse suivante :

Mail : 24octobre2020@laposte.net


L’Imprimerie BERGER-LEVRAULT, 15 Rue des Juifs à Strasbourg

Dans quelques semaines, notre Société déménagera au 15 rue des Juifs après plus d’un siècle d’installation au Palais Rohan (1896). Selon l’historien Adolphe Seyboth, cette rue était particulièrement chargée d’histoire, puisqu’elle a abrité notamment les bains juifs au XIVe siècle. Mais elle était également un lieu dédié au livre. En effet, une première librairie y est installée par le Sieur Jung de 1811 à 1814 et, de 1832 à 1852, Frédéric Piton en fait sa librairie et le cabinet d’étude où il rédigea son célèbre Strasbourg illustré ou panoram pittoresque, historique et statistique. Promenade dans la ville. L’aventure livresque se poursuit avec l’achat de la propriété en 1868 par la famille Berger-Levrault. Initialement implantée de l’autre côté de la rue (au 26 rue des Juifs), l’imprimerie familiale ne suffisait plus aux exigences technologiques. Oscar Berger-Levrault cherche un lieu plus adéquat pour son activité. La parcelle du n° 15 est plus vaste et donne un accès supplémentaire dans l’impasse des Charpentiers. Il s’agit de construire une usine spacieuse répondant à tous les critères de la modernité. Le projet est confié à l’architecte de la Fondation Saint-Thomas, Émile Salomon, dont la femme était une cousine du commanditaire. Un contrat de construction est signé le 24 mars 1869 entre Oscar Berger-Levrault et les entrepreneurs Goener et Clog pour une livraison au 31 décembre 1869.

La propriété abrite deux bâtiments : un immeuble donnant sur la rue des Juifs, composé de bureaux, et l’usine installée au fond de la cour avec un accès par l’impasse des Charpentiers. Le plan masse du projet indique une emprise importante sur la parcelle : l’imprimerie couvre plus de 1000 m². Laissons le soin aux propriétaires la décrire : « … Le nouvel établissement couvrait une surface de plus de 1000 mètres carrés et avait été construit de manière à ce qu'aucune partie ne fût insuffisamment éclairée. La machine à vapeur et les transmissions étaient placées dans la cave ; - les papiers, les presses et les ateliers de séchage et de satinage dans le sous-sol, formant, avec la cour couverte du milieu, un immense carré ; - au rez-de-chaussée élevé, les bureaux, la Lithographie et la Composition ; - au premier étage, la Fonderie de caractères, la Stéréotypie, la Gravure et les approvisionnements d'imprimés administratifs; - au second, la Reliure et la Réglure; au-dessus, les Magasins des ouvrages édités par la Maison. - L'emballage, la menuiserie, les mécaniciens, la Caisse enfin et la Librairie de détail furent logés au rez-de-chaussée d'un avant-corps du bâtiment ayant devanture sur la rue principale [rue des Juifs]. Le tout fut réuni par des ascenseurs ; d'immenses ventilateurs assuraient l'aération des salles; de larges escaliers facilitaient, des deux côtés du bâtiment, la communication entre les divers ateliers; l'ensemble des constructions avait un aspect vraiment grandiose et monumental »1. Bien que cette usine n’ait pas été visible directement de la rue, l’architecte a donné une grande de monumentalité au bâtiment, comme le soulignent les propriétaires ! Formé à l’École des Beaux-arts de Paris au milieu du XIXe siècle, Émile Salomon avait assimilé les leçons de ses maîtres : la volonté de faire grand. Le plan masse s’inspire de l’architecture palatiale en fer à cheval. Le quatrième côté de ce quadrilatère est fermé par un bâti plus bas, référence au portail des châteaux seigneuriaux. Il est agrémenté d’un grand escalier à double rampe orné de balustrades en pierre de taille sculptées et la porte d’entrée est encadrée par de larges bossages Renaissance. L’ensemble est surmonté d’une horloge à volutes baroque. Comme l’imprimerie se trouve en fond de cour, la question de la luminosité est primordiale. C’est pourquoi, la grande façade est scandée de nombreuses fenêtres qui éclairent largement les différents étages. La monotonie de l’élévation est rompue par de fines colonnes colossales courant sur plusieurs niveaux dans la partie centrale. Une toiture à la Mansart couverte d’ardoises couronne le bâtiment. Maîtrisant parfaitement le langage classique, Émile Salomon réalise un bâtiment qui intègre la progression savante des effets architecturaux vers un point central, selon les préceptes blondéliens de la hiérarchisation et de la convenance.

À première vue, rien dans cette façade ne semble indiquer la fonction de l’édifice. L’architecte opère un assemblage d’éléments issus du passé, mais laisse des indices quant à la destination de ce « palais » industriel. Tout d’abord, l’hétérogénéité des matériaux, avec la pierre au rez-de-chaussée, la brique aux étages et la fonte, l’inscrit dans la modernité. Des poutrelles métalliques et de fines colonnes porteuses en fonte offrent une légèreté structurelle qui permet l’ouverture de larges nefs pour installer les différentes machines et les ateliers. L’emploi massif du verre fait davantage référence à l’architecture rationaliste industrielle. L’ossature générale, composée de colonnes en fonte, facilite l’évidement des murs et la mise en place de grandes baies vitrées qui semblent former un long bandeau ajouré simplement rythmé par de fines colonnes. Les cours intérieures centrale et latérales sont couvertes de verrières pyramidales apportant la lumière nécessaire à ces espaces de travail. Une cheminée, donnant sur l’impasse des Charpentiers, et une grosse horloge au-dessus de l’entrée principale parachèvent le tableau architectural d’une usine. Cette innovation structurelle faire référence aux travaux d’un Viollet-le-Duc, un Labrouste ou un Baltard qui, à la même époque, réfléchissaient à cette question de la mixité constructive de matériaux hétérogènes.

Le 1e mai 1870, les propriétaires inaugurent ce nouvel établissement avec fierté (ill. 2), mais, quelques semaines plus tard, les bombardements prussiens endommagent le bâtiment : « les toitures étaient percées à jour de tous les côtés; deux vastes brèches s'ouvraient dans les greniers ; on comptait plus de 2000 vitres brisées ; la pluie pénétrait partout, et la salle des presses ressemblait à un marécage ; les machines, exposées depuis des semaines à toutes les intempéries, étaient rouillées… » . L’usine fut reconstruite mais la situation politique de l’Alsace incite la famille Berger-Levrault à vendre l’entreprise et à transférer son activité à Nancy. La construction de la nouvelle firme est confiée à nouveau à Émile Salomon. L’imprimerie prendra le nom d’Imprimerie strasbourgeoise (plus connue sous le nom d’ISTRA) au retour de l’Alsace à la France. En 1928, le fils d’Émile Salomon, Henri, est amené à surélever une aile latérale de deux étages. L’édifice va très peu évoluer dans les décennies suivantes jusqu’à sa destruction en 1985.

L’imprimerie Berger-Levrault fait partie des rares exemples strasbourgeois des années 1860 à réunir dans un même édifice des modèles stéréotypés imités du passé à une structure moderne. Émile Salomon a ainsi su réaliser un ensemble à l’éclectisme affiché et qui témoigne d’un rationalisme syncrétique fidèle à son maître Charles Questel.


Sources et bibliographie :

AVES, Police du Bâtiment, 737 W164 et 737 W 168 .

AVES, fonds Salomon en cours d’inventaire.

SEYBOTH (Adolphe), Das alte Strassburg vom 13. Jahrhundert bis zum Jahre 1870 : Geschichtliche Topographie nach den Urkunden und Chroniken. Strassburg, Heitz, 1890.

L’Imprimerie Berger-Levrault et Cie : Notice historique sur le développement et l’organisation de la maison. Paris-Nancy, 1878. Disponible sur le site de la BNF, Gallica


Vue en élévation de l’imprimerie, É. Salomon architecte (AVES, fonds Salomon en cours d’inventaire).
Vue en élévation, extraite de l’ouvrage consacré en 1878 à l’imprimerie Berger-Levrault.
Porte d’entrée donnant sur la rue des Juifs, É. Salomon architecte (AVES, fonds Salomon en cours d’inventaire).