Acteurs du patrimoine

Jacques BRISWALTER

Propos reccueillis par Véronique UMBRECHT

C’est avec un large sourire et un œil pétillant que Jacques Briswalter m’a accueilli dans sa demeure du Sundgau. C’est un passionné de l’objet d’art en bois qui lui vient de son enfance dans la vallée de Thann. Bien que je le côtoie depuis quelques années au sein de l’association Le Siècle des Rohan dont il est un président charismatique depuis 2015, j’ai eu confirmation de ce que j’avais déjà observé lors de nos discussions à bâtons rompus : un homme curieux de tout, boulimique de travail, insatiable de connaissances. Malgré une carrière bien remplie, il est resté un homme accessible à tous, prêt à transmettre son savoir sans contrepartie. Il se dit grand timide, mais dès qu’on l’interroge sur son métier de restaurateur, il devient volubile, intarissable et passionnant. Son maître-mot est l’amusement !

D’où vient votre passion, votre vocation ?

C’est difficile pour moi de dire d’où vient ma passion. Mais je pense qu’elle vient de mon enfance à Thann. J’étais timide dans ma jeunesse et je me réfugiais dans les livres ; je lisais beaucoup. J’ai toujours aimé être dehors, être dans la nature au milieu des arbres. Ma passion pour le bois vient de cette époque. En plus, j’étais sensible à la notion du patrimoine et de sa sauvegarde et cette idée a germé très tôt dans mon enfance. Et combiné à cela, mon intérêt et mon don pour le travail manuel. Puis à l’âge adulte, dès que je suis entré dans le métier de la restauration de mobilier, j’ai su que ce serait ma vie.

Quel a été votre parcours de formation ?

J’ai eu un parcours atypique. J’ai passé un DESS en gestion. Ensuite, j’ai suivi des formations en histoire de l’art et j’ai beaucoup lu sur les questions de la restauration et de l’histoire de l’art. J’ai bien sûr travaillé les textes officiels tels que la Convention de Venise ou les traités de déontologie. Ce que j’aime dans mon métier est la combinaison de techniques anciennes et des innovations technologiques. Tout au long de ma carrière, je n’ai cessé de me former professionnellement ; mon dernier stage date de 2017 sur les collages sous-vides. Quand une question m’intéresse, je lis toute la bibliographie sur le sujet. Alors que je suis en fin de carrière, je m’intéresse toujours aux nouvelles techniques de restauration.

Quel a été votre parcours professionnel ?

Lorsque j’ai commencé au début des années 1980, l’Institut national du patrimoine (INP) n’existait pas et chacun pouvait devenir restaurateur. J’ai donc commencé à travailler avec un expert et je restaurais du mobilier parisien du XVIIIe siècle. À cette occasion, j’ai eu l’opportunité de travailler sur du mobilier de grands menuisiers français. Un homme a marqué mes débuts ; il s’appelait Raymond Perret et était un grand antiquaire. Spécialiste du mobilier parisien du XVIIIe siècle, il m’a initié à cet art. Puis, j’ai travaillé avec Bernard Paul, décorateur d’intérieur dans les années 1985-1986. Il m’a appris à conserver les traces de l’histoire de l’objet à restaurer. J’ai toujours eu une règle déontologique : je garantis mon travail « à vie », ce qui m’impose une exigence : ne pas me satisfaire d’une restauration terminée. Au fur et à mesure de mes restaurations, le bouche-à-oreille a fonctionné et j’ai travaillé pour des commanditaires dans le monde entier. Mais j’ai accepté principalement des commandes uniquement pour des collectivités locales et nationales ou pour de grands collectionneurs privés. J’ai été souvent sollicité comme expert pour la conservation préventive des œuvres d’art. D’abord spécialiste du mobilier du XVIIIe siècle, j’ai étendu mon travail aux objets immobiliers comme des lambris, des sculptures ou des retables... De 1988 et 1990, j’ai restauré les stalles de la collégiale de Thann pour les Monuments historiques ou en 2009 j’ai participé à la restauration de la Cour du Corbeau à Strasbourg. Tout au long de ma carrière, j’ai été amené à restaurer des œuvres européennes qui dataient du XIIe siècle jusqu’à des œuvres contemporaines en passant par celles des années 1930-1940. L’objet le plus ancien que j’ai eu à restaurer était un dragon en bois tibétain datant du Ier siècle avant J.C. !

Comment concevez-vous votre métier ?

Pour moi, chaque œuvre est différente donc j’appréhende la restauration sans a priori. Je ne cesse de remettre l’ouvrage sur le métier et j’ai une tendance naturelle à me lancer des défis : « arriver là où les autres n’y arrivent pas ! ». Contrairement à certains confrères, je ne prends jamais le risque de démonter un objet intégré à un ensemble pour le restaurer dans mon atelier ; je travaille in situ. Ce qui m’a amené à beaucoup me déplacer. La première étape de mon travail est l’observation de l’objet dans sa totalité. On apprend autant en regardant le devant que l’arrière d’un meuble. Puis, selon les cas, j’opère des prélèvements que j’analyse dans mon atelier à Strasbourg. Ensuite, je mets au point des recettes chimiques précises de restauration. L’objectif est de restaurer l’objet en respectant les différentes phases de son histoire. Bien que je ne me considère pas comme un historien de l’art, je me passionne pour le contexte dans lequel les œuvres ont été créées et j’essaie de comprendre ce que l’artiste a voulu exprimer. Ma démarche de technicien est de préserver l’œuvre au maximum dans son état actuel. Les traces d’usage d’un objet – et c’est très vrai dans l’art populaire – sont très importantes, voire plus importantes que l’objet dans son état originel. Elles sont le témoignage de son vécu. Depuis quelques années, je recense systématiquement les marques de fabrication des objets. Pour des œuvres majeures, la restauration doit être visible ; je suis intransigeant sur ce point.

Mais mon travail n’est pas solitaire et je communique et j’échange beaucoup avec mes collègues de l’INP et des musées – notamment avec les restaurateurs du musée des arts décoratifs de Paris - ou des architectes des Monuments historiques ; j’assiste et je participe à beaucoup colloques. Chacun apporte sa vision d’expert et me permet de mieux comprendre l’œuvres. Nous avons tous le même but de restaurer l’objet a minima et que les interventions soient les plus légères possibles.

Quelles relations avez-vous avec le patrimoine alsacien ?

Je suis Alsacien et j’ai une relation affective avec le patrimoine et l’histoire de ma région. Il y a plusieurs années, j’ai découvert l’art populaire en chinant sur nos marchés. J’ai interrogé les techniques de fabrication de ces objets d’art populaire alsacien pour les intégrer aux techniques modernes de restauration. J’ai donc collectionné un grand nombre de ces objets qui sont pour moi des témoignages de notre culture.

Je suis satisfait, voire fier, de participer à la sauvegarde de notre patrimoine. Au détour de rencontres, je donne souvent des conseils aux propriétaires sur les restaurations à faire. Cette passion, j’aime la transmettre à un large public et notamment aux jeunes. Lorsque je travaille dans une église, je fais venir des classes des écoles primaires pour faire découvrir notre patrimoine aux élèves. C’est l’occasion pour moi de leur expliquer l’histoire religieuse et la Bible à travers l’iconographie des œuvres qu’ils ne connaissent souvent pas. C’est important pour moi que les jeunes acquièrent ces connaissances pour les réinvestir dans d’autres œuvres. Je leur raconte des histoires et les jeunes en redemandent !

En dehors de votre passion première, avez-vous d’autres activités ?

Ma passion pour la nature, je l’ai vécue en pratiquant pendant longtemps l’alpinisme. L’observation de la nature est aussi pour moi l’occasion d’observer les oiseaux. Je fais de la photographie. Une autre passion est la littérature ; j’achète beaucoup de livres. J’aime particulièrement Balzac ou le poète François Villon. Dans la littérature allemande, j’apprécie Goethe ou Hermann Hesse. Une autre passion : la musique. Je travaille toujours en écoutant France musique et j’apprécie notamment Jean-Sébastien Bach.