Acteurs du patrimoine

Daniel Gaymard

Propos reccueillis par Malou Schneider

Vice-président de la Société pour la Conservation des Monuments Historiques d’Alsace, dont il est membre depuis 1972, Daniel Gaymard porte depuis sa petite enfance un intérêt marqué aux monuments anciens et à leur architecture. Il a mené une carrière bien remplie d’architecte en chef des Monuments Historiques en dirigeant de 1974 à 2006 un nombre considérable de chantiers de restauration de bâtiments en Lorraine et en Alsace. Bien qu’il reste très discret sur sa vie personnelle, on lui connaît un violon d’Ingres : dessiner et peindre. Il pratique aussi un hobby bien différent : le modélisme ferroviaire. L’humour pince-sans-rire qui pimente ses propos et fait sourire ses interlocuteurs est un aspect original et très apprécié de sa personnalité.

L’architecture a-t-elle été pour toi une vocation ?

Le Dompeter d’Avolsheim, église située en plein champ non loin de Molsheim, a été à l’origine de ma première émotion architecturale, alors que j’étais encore petit garçon. J’y ai d’emblée associé la beauté de l’architecture à l’intérêt d’un monument ancien. Ce site est proche du village de Wolxheim où je suis né, en 1941, et où j’ai passé ma petite enfance avant de rejoindre Paris avec mes parents à la fin de la guerre. Mon père n’était pas architecte, mais plus tard, pendant mon adolescence parisienne, il m’a fait partager son intérêt pour l’architecture et l’histoire.

Quelle a été ta formation?

À Paris, j’ai été admis à en 1960 à l’École Nationale Supérieure des Beaux-Arts, où la formation se faisait déjà simultanément entre les cours magistraux et le travail au sein de l’atelier d’un patron. J’avais choisi celui de Georges-Henri Pingusson, un architecte très moderne, théoricien peu académique mais excellent professeur, qui a su ouvrir l’esprit de ses élèves. Il a été déterminant pour moi dans ma formation et mon implication professionnelle. Cette formule qu’il répétait souvent à ses élèves : « Architectes, nous sommes tailleurs d’espace, tailleurs d’âmes, et cela en même temps » (sic), illustre la qualité de son enseignement (resic).
Pendant mes études, j’ai suivi plusieurs stages. L’un auprès de Jean Trouvelot, architecte en chef des Monuments Historiques, qui a, entre autres, été l’architecte du Louvre et m’a permis de collaborer à la restitution des anciens fossés de la colonnade de Perrault. En 1964, j’ai participé à la restauration de l’église du Saint-Sépulcre à Jérusalem. Cette expérience a été très enrichissante et formatrice sur le plan de la pratique de chantier. J’ai aussi fait le « nègre » chez mon professeur et maître Pingusson et j’ai eu la chance de travailler sur une de ses œuvres-phare : le « Mémorial des Martyrs de la Déportation » dans l’île de la Cité à Paris.

Ta carrière a été consacrée aux monuments historiques….

J’ai obtenu en 1969 le diplôme d’architecte D.P.L.G., puis j’ai fait durant deux ans des études d’urbanisme. De 1971 à 1973, j’ai suivi le cycle de formation du Centre d’Études supérieures d’Histoire et de Conservation des Monuments Anciens (appelé aussi « École de Chaillot »). Nommé en 1972 et jusqu’en 1974 adjoint de Fernand Guri, Architecte des Bâtiments de France (ABF) du Bas-Rhin, je suis venu m’installer à Strasbourg, ville que je n’ai pas quittée depuis.
Après une thèse sur l’abbatiale d’Autrey (Vosges), un sujet inédit, qui n’avait fait l’objet ni de relevés, ni d’études, j’ai réussi en 1974 le concours d’Architecte en chef des Monuments Historiques. L’administration m’a alors nommé à la tête de la circonscription regroupant la Moselle et les Vosges (1974-1980). Elle m’a ensuite confié les départements du Haut-Rhin et du Bas-Rhin (1980-1986). Mais la charge étant trop importante, je me suis cantonné au seul Bas-Rhin à partir de 1987 jusqu’en 2006, année de ma mise à la retraite légale.
J’ai exercé dans une agence de petite structure, secondé par cinq collaborateurs (une secrétaire, une documentaliste, un métreur, deux dessinateurs). Notre activité principale concernait les monuments historiques classés et était très intense. Je n’ai donc mené que peu de chantiers privés, si ce n’est quelques maisons particulières.
Souvenir marquant, j’ai été appelé pour un grand chantier : l’aménagement et la restauration de 1991 à 1996 du Palais grand-ducal du Luxembourg, qui était fort vétuste et avait grandement besoin de cette rénovation. Ces travaux ont fait l’objet d’un livre publié en 1997 (Ed. Faber, Luxembourg). De 1995 à 2001, l’administration des Bâtiments publics du Grand-duché m’a chargé de plusieurs missions d’étude et de conseil en vue de la restauration et de la réhabilitation d’édifices de la Vieille ville de Luxembourg.

As-tu décrit certains de tes travaux ?

Ayant toujours été particulièrement attaché au secteur de Molsheim, qui m’était familier depuis mon enfance, j’ai publié plusieurs articles dans les Annuaires de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Molsheim et environs, l’un concernant la restauration de la chapelle Saint-Ulrich à Avolsheim (2017), l’autre la maison romane de Rosheim, ou encore la Metzig de Molsheim, ainsi que l’église des Jésuites de cette ville. Les travaux de la salle de l’Aubette à Strasbourg a été publiée en 2007 (Monumental). La restauration de l’abbatiale de Murbach a été présentée dans le numéro spécial consacré à l’Alsace dans la revue Monuments Historiques (n°135, 1984). Dans cette revue a aussi été décrite la rénovation de la salle Mozart à Strasbourg, ancien poêle de la corporation des marchands, aux très beaux lambris du XVIIIe siècle (MH n°175, 1991).

Quels étaient les principes qui te guidaient ?

La grande variété du patrimoine bâti en Alsace, les différences de morphologie et d’état de vétusté m’ont conduit à m’orienter vers une grande diversité d’options :
- des restitutions de parties d’édifices disparues et le retour à un état ancien (présentation archéologique à la chapelle St Ulrich à Avolsheim, création d’une crypte archéologique sous l’abbatiale de Marmoutier,…) ;
- des interventions conduisant à remettre l’ouvrage dans son état d’origine (la Metzig de Molsheim, l’église de Marmoutier, l’église Saint-Florent de Niederhaslach, la salle capitulaire de Neuwiller-les-Saverne ou encore la Maison romane de Rosheim) ;
- la remise au jour de décors occultés, voire oubliés (les salles Van Doesbourg de l’Aubette) ;
- des consolidations invisibles, mais primordiales pour la survie des édifices, travaux de maintenance non spectaculaires, mais ô combien indispensables (église de Saint-Jean-Saverne et fondations du Musée Historique de Strasbourg) ;
ou encore de simples toilettages (J’ai fait procéder aux premières expériences de nettoyage de la pierre au laser in situ sur la façade de la collégiale Saint-Thiébaut de Thann).

Tu as géré plus de 150 chantiers, quasi exclusivement des restaurations. Outre des ruines de châteaux-forts et quelques édifices civils, plus de la moitié de ces travaux ont concerné des édifices religieux. Cette répartition est-elle spécifique à l’Alsace ?

Les églises catholiques, luthériennes ou réformées, les synagogues et presbytères ont, en Alsace, un statut juridique particulier. Dans certaines restaurations alsaciennes, par respect de la vérité archéologique, j’ai fait procéder à la remise en peinture de la pierre de taille, démarche rarement adoptée par mes prédécesseurs en France, alors qu’à l’étranger cela ne pose pas problème aux restaurateurs.
Le chantier qui a été le plus intéressant, bien que le plus difficile à mener, a été celui de l’ancienne église Saint-Pierre-aux-Nonnains à Metz. La restauration de cette abbatiale ottonienne réutilisant les murs d’une palestre gallo-romaine, a posé nombre de problèmes, notamment ceux de la restitution des parties supérieures disparues. Plusieurs options ont été examinées, et j’ai présenté mes projets à trois reprises devant la Commission supérieure des Monuments Historiques, qui réunissait divers experts dont la décision était souveraine. La question déontologique était de savoir s’il fallait restituer - et sous quelle forme - le volume de la haute nef disparue depuis le XVIe siècle. Mon projet a finalement été accepté : il permettait de visualiser fidèlement ce que fut le seul édifice de style ottonien, utilisé comme église dès l’époque paléochrétienne, encore debout en France.
Le dossier « Saint-Pierre-aux-Nonnains à Metz et les problèmes de restauration » a été détaillé dans la revue Monuments Historiques, n°112, 1979 ; j’ai aussi publié « Saint-Pierre-aux-Nonnains et sa restauration » dans les Mélanges offerts à Robert Will, CAAAH XXXII, 1989. Ce chantier a même fait l’objet d’une thèse d’architecture soutenue à l’ENSAS (École Nationale Supérieure d’Architecture de Strasbourg) sous la direction de Madame Anne-Marie Châtelet par Auriane Galichet, « Daniel Gaymard et la restauration de Saint-Pierre-aux-Nonnains à Metz », 2018.

D’autres chantiers ont-ils retenu ton attention pour leur complexité, pour l’intérêt ou la beauté du monument ?

À Strasbourg, ce fut la restauration de l’Aubette. Bien sûr, celle des façades et toitures, mais surtout le dégagement et la restauration des salles du premier étage avec leur décor réalisé en 1927 par Théo Van Doesburg et qui avait été occulté après la Seconde Guerre mondiale. La Grande Boucherie a aussi donné lieu à une restauration complète de l’édifice avec une restitution de ses grands espaces intérieurs pour une présentation renouvelée du Musée Historique. Ce furent d’importants travaux de sauvegarde et de consolidation menés à bien grâce à l’utilisation de micro-pieux enfoncés profondément dans le gravier du sous-sol de la ville. Au Palais du Rhin, les aménagements postérieurs ont été dégagés afin de retrouver la volumétrie intérieure et le décor d’origine de gypseries, stucs et peintures. Seule l’aile côté place de la République et l’hémicycle de la grande Salle des Fêtes ont été restaurés pour l’instant.
On peut citer encore la restauration de la Salle Mozart avec ses boiseries et dorures du XVIIIe siècle, siège de l’ancienne tribu des marchands tombé dans l’oubli depuis deux siècles ou celle du cloître de l’église Saint-Pierre-le-Jeune protestante, le plus ancien au Nord des Alpes, qui a fait l’objet d’une restauration complète avec un retour à un état plus proche de la vérité archéologique que ne l’ont été les grands travaux faits sur l’église au début des années 1900. La consolidation du décor de 25 x 6m de L’origine du monde, réalisé en 1961 par Jean Lurçat sur la façade de la Maison de la Radio place de Bordeaux, a nécessité la dépose, puis la repose complète des carreaux de terre cuite émaillée composant l’œuvre sur un nouveau support, ce qui fut un travail de longue haleine.
Dans le Haut-Rhin, l’ancienne abbatiale de Murbach (vers 1150) a fait l’objet d’une recherche intéressante. Outre la rénovation intérieure, il fallait faire des consolidations structurelles invisibles par tirants incorporés et restituer la toiture. Un document ancien communiqué par l’archiviste Christian Wilsdorf, citait les essentes (tuiles en bois) qui la recouvraient autrefois. Elles ont été réalisées en épicéa d’altitude, remplaçant les tuiles et ardoises alors en place.
Je me suis considéré comme un médecin à l’écoute exclusive du patient et non des velléités de son entourage et je ne recherchais pas une expression créatrice personnelle, même si j’ai édifié un clocher contemporain à Eschau. Dans toute restauration d’un édifice, outre sa sauvegarde, le seul message à faire passer sans le trahir est celui voulu par son créateur et celui de l’esprit de son époque.

Tu publies chaque année dans les Cahiers de notre Société un aperçu des travaux effectués sur les monuments historiques classés d’Alsace. Tu restes donc en relation avec tes successeurs et leurs équipes. Que penses-tu de la restauration de Notre-Dame de Paris et du parti pris de refaire l’édifice à l’identique et avec les mêmes matériaux ?

Fallait-il se référer uniquement à Viollet-le-Duc ? On aurait, à mon avis, pu reconstituer la flèche médiévale qui avait été démontée à la Révolution, et qui est connue par des dessins. C’est l’immense notoriété et le talent de cet architecte, dont l’œuvre est devenue elle-même historique, qui a pesé sur la décision de reconduire Notre-Dame de Paris dans l’état idéalisé où il l’avait restauré, mais qui est archéologiquement inexact.