François PÉTRY

Acteurs du patrimoine

François PÉTRY


Propos recueillis par Jean-Jacques SCHWIEN

François Pétry (76 ans) est avant tout connu comme le directeur des Antiquités (plus tard conservateur de l’archéologie, puis des Monuments historiques),

en poste tout au long du moment essentiel de l’essor des recherches archéologiques, d’abord associatives puis professionnelles. Il est aussi connu pour avoir sorti de l’ombre la culture des sommets vosgiens, une recherche qui pour certains a longtemps paru en marge des grandes thématiques d’étude du monde antique.

Ceux qui ont pu le côtoyer ont également pu percevoir sa grande érudition et son éclectisme. Depuis peu, la presse locale et même nationale a attiré l’attention sur son intérêt pour les peintres alsaciens récents. Dans le portrait qu’il dresse ci-dessous de son parcours, il met l’accent sur ses origines et sa formation, plutôt que sur le quotidien pas toujours simple de sa vie professionnelle.

Il en ressort un ancrage fort dans un espace formé de l’Alsace, de la Lorraine et du Palatinat, un intérêt précoce pour les questions de culture en général, une forme de nomadisme entre diverses institutions. Même s’il n'en parle pas ici, ce qui le caractérise sans doute le mieux, c’est la Volvo, un type de voiture robuste et placide avec laquelle il a arpenté la région de long en large.

Il a été pour beaucoup une sorte de père, parfois renié mais le plus souvent adopté comme digne représentant de la fonction publique.



D'où vous vient votre passion pour l’archéologie ?
Je suis originaire du pays de Bitche et issu d’une famille très portée sur les questions de l’art et du patrimoine. Ma grand-mère paternelle était une Stenger, famille connue pour son engagement fort ancien dans l’industrie verrière des Vosges du Nord.

Mon grand-père maternel était quant à lui polisseur de verre (de lunettes et de montres), contremaître d’une unité de la verrerie de Gœtzenbruck, que l’on appelait la « Rotmaschine ».

Mes grands-parents maternels avaient d’ailleurs travaillé dans un laboratoire de recherche sur le verre, créé par Pierre Berger, directeur de la verrerie de Gœtzenbruck, à l’époque où y étaient inventées, entre autres, les boules de Noël.



François PÉTRY © François PÉTRY, 2016



Mais c’est sans doute du côté paternel que j’ai puisé l’essentiel de mon goût pour les choses anciennes mais également pour la peinture. Mon père et mon grand-père, en effet, ont été tous deux peintres en décoration à Gœtzenbruck, très appréciés dans le domaine de la restauration des églises. Je pense que le ciel bleu du grand-père, peint dans la chapelle de l’Erbsenthal, près de l'étang de Hanau, par exemple, est toujours en place.

Celui-ci avait aussi comme spécialités la création de coulisses de théâtres populaires, la réalisation de crèches ou, plus original, le rocaillage : il a ainsi construit une trentaine de grottes de Lourdes tout au long de sa carrière, entre Thionville, la Sarre et l’Alsace (ainsi à Œrmingen ou Ingwiller).

Mon père, quant à lui, était passionné par la question des châteaux, des bornes, des calvaires des larges Vosges du nord : il avait la réputation d’un « connaisseur ». Grâce à lui et au réseau d’archéologues qu’il connaissait, j’ai eu de premiers contacts vers 14-15 ans avec Karlwerner Kaiser, Landeskonservator pour l’archéologie du Palatinat, qui fouillait alors les vestiges de l’abbaye, créée en 742 par Saint Pirmin à Hornbach, où il avait mis au jour la tombe du saint fondateur. À d’autres occasions, j’ai pu suivre des visites de sites archéologiques menées par Kaiser en Palatinat, ou encore découvrir, sous saconduite, la section archéologique du musée historique de Spire.

Quel a été votre parcours de formation et votre parcours professionnel ?
J'ai fait toutes mes études à Strasbourg, dès l’âge de 12 ans, comme interne à l’École Saint-Fidèle, chez les Capucins à Kœnigshoffen.
J’y ai dévoré la totalité de leur bibliothèque, avec des ouvrages tant en allemand qu’en français, avec une préférence pour les romans historiques (ainsi de Heinrich vonBolanden sur le Palatinat) ou encore pour tout Karl May, le créateur de l’indien Winnetou. J’ai aussi le souvenir d’enseignants sympathiques, comme Jean-Claude Hahn, alors jeune professeur d’histoire (et futur président de la Fédération des Sociétés d’Histoire et d’Archéologie d’Alsace).

Après mon bac, j’ai pris une forme d’année sabbatique, sans songer à entrer immédiatement à l’Université. Je m’étais inscrit à l’École normale d’instituteurs de Metz, mais le hasard des rencontres dans ma famille paternelle m’a finalement conduit à prendre un premier poste d’instituteur avec la responsabilité des classes de fin d’études à l’école privée de l’Étoile du Matin près de l’étang de Hanau.

Comme j'y avais beaucoup de temps libre, j'ai repris mes pérégrinations à la découverte notamment des abbayes et châteaux des Vosges du nord. Mais je me suis aussi intéressé à l’archéologie plus ancienne, recherchant des roches-polissoirs et découvrant ainsi, en compagnie d’André Goret, celle de Haspelschiedt, aujourd’hui célèbre pour ses 500 rainures. Par ce biais, j’ai participé à la création de la Société d’archéologie du pays de Bitche et publié un premier article archéologique dès 1963 (sur les rochers sculptés d’époque gallo-romaine, dans le Bulletin de liaison de la Section du Club Vosgien de Niederbronn-Reichshoffen).

Au bout de cette première année d’expérience professionnelle, je me suis décidé à m’inscrire en faculté d’histoire à Strasbourg. Pour payer mes études, j’ai eu la chance d’obtenir un poste de pion [surveillant] d’abord au lycée Stanislas de Wissembourg (où je suis resté un an), puis au lycée Fustel de Coulanges à Strasbourg.

À partir de 1965, j’y ai exercé aussi comme adjoint d’enseignement. En parallèle, j’ai continué à œuvrer du côté de l’archéologie, avec des stages de fouilles au Pègue (Drôme), chantier alors dirigé par Jean-Jacques Hatt, et surtout à la villa Saint-Ulrich, près de Sarrebourg, sous la houlette de Marcel Lutz. J’ai eu assez rapidement à prendre en charge la rédaction du rapport des découvertes architecturales faites dans cette villa.

Mon intérêt pour l’archéologie a été signalé à l’attention de Jean Dumas, le premier directeur de la DRAC Alsace. En tout cas, il m’a téléphoné à Pâques 1966 pour me proposer la fouille de l’amphithéâtre de Grand, dont les travaux de dégagement étaient programmés par le Département des Vosges, en principe en liaison avec Roger Billoret, directeur des Antiquités de Lorraine et professeur de latin à l’Université de Nancy.

J’y suis allé, pour plus de trois mois en 1966, avec un grand enthousiasme, mais sur le terrain, je me suis heurté à de grandes difficultés, du fait d’une situation conflictuelle entre le Département et R. Billoret. Avec l’aide d’une entreprise locale, j’ai donc dû me contenter, dans un premier temps, d’inventorier les blocs d’architecture, tombés anciennement dans l’arène et dans ses couloirs d’accès, avant de les stocker de façon organisée à l’extérieur du site.

Cet épisode m’a permis d’entrer dans l’environnement des Affaires culturelles... et d’éviter le service militaire normal, pour lequel j’étais convoqué à Montpellier en septembre 1966. Jean Dumas, qui souhaitait me garder sous la main pour Grand, est intervenu pour me faire faire mon service à l’École militaire de Strasbourg, où j’ai assuré un enseignement d’histoire : ainsi en 1967, en plein service, j’ai à nouveau été détaché pour deux mois à Grand...

J’ai profité aussi de ce temps "libre" du service pour terminer, en 1967, un mémoire de maîtrise sous la direction de J.-J. Hatt, sur les dieux gallo-romains des Vosges du nord et du Palatinat.
J’ai poursuivi par un second mémoire sous la direction de Georges Livet et Julien Freund, sur l’immigration à Oberbronn à l’époque moderne, à partir des registres paroissiaux. Le jury, ayant considéré que ce travail valait bien plus qu’un mémoire de maîtrise, avait manifesté l’intention de transformer ce mémoire secondaire en thèse de troisième cycle (selon des modalités techniques qui, je pense, n’ont plus cours aujourd'hui... puis, mai 68 est arrivé là-dessus). Ceci m’a ouvert la voie de l’agrégation, obtenue en 1969, avec comme premier poste le lycée Fustel.

En même temps, c’est-à-dire au début de 1970, j’ai été appelé par J.-J. Hatt à lui succéder au poste de directeur des Antiquités historiques d’Alsace et nommé à ce poste par le ministre de la Culture Edmond Michelet. Pendant les douze premières années, comme la majorité de mes collègues en France, qui avaient un autre métier principal, j’ai exercé cette fonction parallèlement à l’enseignement, ce poste étant bénévole. En réalité, j’ai d’emblée dû être présent à mon bureau du Palais du Rhin l’essentiel de mon temps libre (et quasi sans décharge dans mon service d’enseignement), en raison des charges croissantes des activités archéologiques.

En 1982, j’ai été nommé à temps plein sur le poste, d’ailleurs fusionné dès 1985 avec celui des Antiquités préhistoriques, lors du départ de son titulaire, André Thévenin, qui venait d’être appelé comme professeur à l’Université de Besançon. J’ai suivi alors, avec intérêt, les découvertes de la Protohistoire ancienne ou de la Préhistoire, par exemple les fouilles de Ricoh à Colmar, menées par Christian Jeunesse, ou celles de Mutzig, entreprises par Jean Sainty.

Après ce poste, j’ai été nommé, fin 1996, conservateur des Monuments historiques d'Alsace, fonction exercée jusqu’en 2002 : ce domaine, organisé bien plus anciennement que l’archéologie, était grevé de certaines lourdeurs ; pour certains monuments où il y avait eu précédemment des opérations archéologiques, il m’a été possible, au moment de ces fonctions, de traiter le versant « monuments » (cathédrale de Strasbourg, Lichtenberg ou Hohlandsbourg par exemple, avec les mêmes grands élus comme partenaires) ; ultérieurement, j’ai encore été chargé de mission pour l’architecture et le patrimoine mémoriel, jusqu’à mon départ à la retraite fin 2006.

Ces années à la tête du Service de l’archéologie m'ont permis, au moins au début, de continuer à faire des recherches personnelles.
J’ai pu participer aux fouilles du service sur le site de la villa de Gunstett en 1971 et au grand tertre de Lisbühl près de Bâle (1973).

Mais mon plus long chantier a été celui du Wasserwald, entre 1971 et 1992, où j’ai pu développer des idées nouvelles sur les questions d’acculturation à l’époque romaine. Je pense que ces fouilles ont permis d’ouvrir de nouveaux horizons sur les sociétés rurales antiques à un moment où seule la civilisation des villes et des villae était prise en considération.
De ce long temps à la tête du Service de l’archéologie, je garde un bon souvenir. Nous étions dans une phase de construction d’une nouvelle forme de recherches archéologiques, celle du sauvetage puis de la professionnalisation, et il y avait tout à créer. J’en retiens d’abord la part importante du travail administratif qui l’accompagnait, en particulier l’élaboration des dossiers de financement (donc les contacts avec les promoteurs et aménageurs).

La formation littéraire de la plupart des directeurs des Antiquités ne nous avait pas donné les outils indispensables pour cette partie du travail, et nous nous sommes formés sur le tas. Heureusement, le service des Antiquités historiques, au départ constitué d'un seul agent à plein temps (Erwin Kern), s'est progressivement étoffé. Mais je retiens aussi le développement des thématiques qui allaient de pair avec cette explosion des activités. Je pense en particulier à l'archéologie urbaine dont, en Alsace, Colmar et Strasbourg ont été le fer de lance. Il y a eu des moments difficiles, d’ailleurs dès le début, avec les conflits autour des fouilles de la place Gutenberg en 1974.

Mais il y eu aussi de belles avancées, avec, outre les lieux déjà cités, la découverte progressive du Brumath antique ou encore celle de Kembs. La connaissance du monde rural, avec les fouilles de villae ou de petites bourgades par Jean-Jacques Wolf à Sierentz ou par l’équipe de la SRAAB d’Alsace Bossue, n’a pas été en reste. Mais je pense aussi à l’essor de l'archéologie minière (avec l’action majeure de personnalités comme Pierre Fluck), dont l’Alsace peut s’enorgueillir d’avoir été un des tout premiers pôles en France (reconnu par un premier grand colloque national, à Colmar, en 1980).

L’archéologie du bâti, en liaison avec les fouilles du sous-sol, tant dans les châteaux que dans les églises, a de même été un moment fort de cette période. De ce point de vue, un chantier comme celui de l'abbatiale de Marmoutier, dont la fouille a été menée par Erwin Kern, pour lequel nous avions bénéficié des conseils de Jean Hubert, de Robert Will (appelé aussi sur d’autres chantiers), ou encore de l’archéologue suisse Rudolf Sennhauser, a été important ; la compréhension des structures et de la stratigraphie complexe de cette fouille a été un challenge marquant.

Au final, l’un des aspects les plus méconnus de notre métier, au moins de mon temps, me parait être le rapport avec les aménageurs et, plus particulièrement, avec les élus. C’est en Alsace que le groupe Bouygues, largement actif sur le territoire national, a été amené pour la première fois à prendre en charge financièrement une partie des fouilles (il s’agissait du chantier d’Istra à Strasbourg, opération de terrain conduite efficacement par Marie-Dominique Waton). Cela a eu pour effet une mobilisation « nationale », ainsi que des négociations à Strasbourg où étaient impliqués directement le sous-directeur de l’archéologie, Christophe Vallet, flanqué de Michel Brézillon, alors unique inspecteur général de l’archéologie, et le service juridique central de Bouygues…

Avec les élus, les contacts et les discussions ont été multipliés. Il y a eu quelques cas d’opposition frontale (ainsi un temps avec un ancien maire de Guebwiller), mais le plus souvent ils se sont mis rapidement au diapason des découvertes de notre histoire. Le cas du suivi archéologique des travaux du tramway de Strasbourg, dont, vous, Jean-Jacques Schwien, avez été le responsable, a constitué un bel exemple de réussite de ces relations, marqué aussi par l'innovation que constituait la communication autour de ce grand projet (comme l’ouverture régulière des divers chantiers au public et la présentation rapide des résultats dans le cadre des Musées de Strasbourg, grâce à l'engagement de Bernadette Schnitzler).


Que pensez-vous que votre action ou vos recherches apportent au patrimoine alsacien ?
Si j'ai pu aider à quelque chose, dans la large évolution du monde de l’archéologie à partir des années 1970, c’est peut-être en premier lieu de permettre le développement des recherches médiévales dans la région. Tout en étant moi-même antiquisant, il m’a d'emblée semblé que les découvertes médiévales enrichissaient grandement notre perception de l’histoire récente. J’ai également eu à cœur de soutenir le monde associatif, sous toutes ses formes. À mon arrivée, il n'y avait qu’une demi-douzaine de correspondants locaux actifs. J’ai largement développé les contacts avec les passionnés et érudits dans la plupart des cantons, réunis annuellement au sein des Journées archéologiques qui attiraient beaucoup de monde. C’était une période où les sociétés locales ont fleuri et où la Fédération regroupant ces sociétés a pris une nouvelle dimension. Avec l’essor de l’archéologie professionnelle, cette archéologie bénévole a commencé à être dénigrée, mais j’ai essayé de la maintenir à flot, y compris parfois en aménageant des consignes centrales de la sous-direction de l’archéologie. J’ai toujours été admiratif de la très grande qualité scientifique d’associations composées d’amateurs. Pour ne prendre qu’un exemple, le Centre de recherches archéologiques médiévales de Saverne (CRAMS), avec ses grands chantiers de fouilles et sa revue de notoriété internationale, est une belle réalisation. Aujourd’hui, j’ai pris du recul par rapport à ces activités passées. Ne serait-ce que pour ne pas gêner l’action de mes successeurs. Mais je note que la situation est aujourd'hui complexe. Ou plutôt, la phase de croissance de l’activité archéologique professionnelle me paraît terminée. Mais en même temps, l’accompagnement archéologique des grands travaux d’urbanisme est devenu une réalité bien ancrée. C’est ce que nous voulions, peut-être confusément, dans les années 1970, et qui a été réalisé par des ajustements et des réformes successives.



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