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N° 52 – FÉVRIER 2018



Sommaire




Éditorial


Bien chers membres et sympathisants,

Notre président, Guy Bronner, a souhaité se retirer de la direction de notre Société après 30 ans de bons et loyaux services. M'étant porté candidat à sa succession, j'ai été élu par le Conseil d'administration en date du 8 novembre 2017.

Je prends ainsi la suite de tout un aréopage d'administrateurs, érudits et savants qui ont conduit les destinées de notre Société multiséculaire et dont j'espère pouvoir prolonger l'œuvre comme il se doit.

Dans ma déclaration de candidature, j'avais d'ailleurs fait état du bilan accompli et esquissé des pistes pour des actions futures.

Il était prévu de vous faire part de ce texte programmatique dans cette première lettre d'information de l'année. Mais hélas, l'actualité en a décidé autrement. La destruction de vestiges romans de premier plan à Rosheim au mois de décembre a nécessité une réaction vigoureuse et argumentée de la part de notre Bureau et transmise à la presse. Je vous soumets également ce long courrier en guise d'éditorial.

Sur le terrain, il n'y a malheureusement plus grand chose à sauver. Mais il me semble important d'exposer une situation emblématique du conflit permanent entre préservation / valorisation de notre patrimoine architectural et la conduite des affaires de nos cités. Pour conclure sur une note plus positive, j'ai à cœur de vous transmettre mes vœux de bonne année, avec l'espoir que 2018 vous soit favorable à tous.



Jean-Jacques SCHWIEN





La chaise d'accouchement du « Conservatoire de la Santé »


Munie de deux accoudoirs se prolongeant par des poignées, cette chaise en bois est plus précisément un fauteuil, conçu pour un usage tout-à-fait particulier : accueillir les parturientes (femmes en train d'accoucher). Le siège obstétrical est connu depuis l’Antiquité : attesté en Égypte vers 2500 av. J.-C., il a été largement répandu dans le monde gréco-romain, puis dans l’Europe médiévale. Au XVIIIe siècle, les Françaises adoptent cependant peu à peu la position allongée lors de l'accouchement, tandis que « la Lorraine, l'Alsace et tous les pays germaniques restent fidèles [à la chaise d’accouchement] aux XVIII ème et XIX ème siècles » [GÉLIS (Jacques), dir. — Entrer dans la vie : naissances et enfances dans la France traditionnelle. Paris : Gallimard, Julliard, 1978. 245 p. : ill. (Collection Archives ; 72)].

En Alsace, lorsqu'une femme était sur le point d'accoucher, on allait chercher la sage-femme du village. Celle-ci faisait porter jusque chez la parturiente cette chaise, meuble qui était entreposé à son domicile, mais appartenait à la communauté villageoise. Les différentes parties de ce siège étant assemblées par des charnières ou des crochets, il était aisé de les replier pour faciliter le transport. La femme en couches s'asseyait sur le siège déployé, dont les poignées verticales lui permettaient de se cramponner durant les contractions, et qui disposait d'une assise découpée en fer à cheval. Cette forme permettait à la sage-femme, assise sur un tabouret bas, de pratiquer les gestes nécessaires sur la femme en couches et de saisir l’enfant, dont la descente était facilitée par la loi de la gravité.

Aujourd'hui, le fait d’accoucher en position assise revient en faveur, en particulier en Allemagne. Par ailleurs, quelques anciennes chaises d'accouchement sont conservées dans certains musées d’Alsace et visibles par le public (à Bouxwiller, à Marmoutier et au Musée Alsacien de Strasbourg). Dans le « Conservatoire de la Santé » installé dans l’ancienne pharmacie historique des Hôpitaux Universitaires de Strasbourg, où sont réunis quantité d’instruments et d’appareils médicaux et chirurgicaux de tout genre et de toute taille, plusieurs meubles présentent l’évolution qui va des chaises d’accouchée populaires aux sièges d’obstétrique médicalisés.

Chaise d’accouchement (milieu du XIXème siècle), Conservatoire de la Santé, Hôpitaux Universitaires de Strasbourg © J.-M. Holderbach


Le Conservatoire de la Santé peut être visité par des groupes de moins de 19 personnes, sur rendez-vous auprès du Pr. Maurice Leize (06 80 30 71 67).

Malou SCHNEIDER





Nordheim : Une démolition regrettable


La propriété emblématique, 8 rue des Nobles à Nordheim, vient de subir une nouvelle et grave dégradation. Trois constructions, constituant le « château Sturm » ou « Meyerhof », se partageaient un terrain déjà amputé de ses jardins en hauteur par des partages familiaux.

L'habitation proprement dite, datant du XVIème au XVIIIème siècle, avec son toit à la Mansard, a été rénovée en 2016-2017 et partagée en appartements. La ferme, un intéressant bâtiment à colombages de la première moitié du XIXème siècle, a elle été détruite (avec un permis de démolir conforme). Il restait la troisième partie, une grande bâtisse quadrangulaire du XVIIIème siècle, de superficie plus importante que l'habitation, mais comportant seulement un niveau surmonté d'un spectaculaire toit à la Mansard. Un de ses murs gouttereaux, percé de hautes baies à linteau cintré encore garnies, il y a peu, de leurs châssis à cives, faisait suite, après le portail sur rue, au mur du château proprement dit. Il renfermait une vaste salle lambrissée, faisant office de salle de jeu (les villageois l’appelaient la salle de billard), laquelle jouxtait un passage avec le reste du bâtiment menant à une remise à calèches.


Maison (rénovée, à gauche) et dépendance en pan-de-bois (aujourd’hui en grande partie démolie) du XVIIIème siècle © photo Google Street


Aucun permis de démolir n'a été affiché. Seul un panonceau « à vendre » signale que des appartements sont proposés à cet endroit. À la mi-décembre 2017, ce bâtiment a été rasé, à l’exception de la façade sur rue avec ses grandes baies. Cet élément essentiel du patrimoine de Nordheim, avec son exceptionnelle salle de jeu et sa toiture du XVIIIème siècle, déjà repéré en 1996 par le service de l’Inventaire du Patrimoine (relevant actuellement de la Région Grand Est), aurait dû être préservé, d'autant que nous nous trouvons dans le périmètre protégé d'un bâtiment inscrit au titre des Monuments historiques.

Guy BRONNER





Un poêlier Savernois au service du « Roi René » vers 1450


Le chauffage au poêle est, au Moyen Âge, une spécificité des pays germaniques. Mais plusieurs exemples dans l’aire du royaume de France montrent que la frontière n'est pas étanche (voir Maire, Schwien 1998, avec liste des lieux cités et carte). Le hasard des recherches nous a fait redécouvrir récemment une mention, éditée dès le début du XXème siècle, mais passée inaperçue en Alsace, d'un poêlier alsacien au service d'un grand prince français de la fin du Moyen Âge.

Ce prince est le « bon Roi René » (1409-1480), un cousin du roi de France richement possessionné en tant que duc d'Anjou, duc de Bar (en Lorraine), comte de Provence, roi de Naples, de Sicile et de Jérusalem. Amoureux des arts, il avait développé une vie de cour d'une grande munificence, avant tout entre l'Anjou et la Provence. Son train de vie est connu par le menu grâce aux documents comptables qu'il nous a laissés, relatant la gestion de sa ménagerie, de ses jardins, de ses constructions de châteaux, de ses achats de livres ou ses commandes d'œuvres d'art.

Dans sa comptabilité, il est question à plusieurs reprises d'un poêlier allemand qu'il a pris à son service. Le 14 février 1451 (Comptes, doc. 2), il règle à « Jacques Dezabern, allemant, faiseur de pasles », une somme de près de 10 livres pour divers services et achats de matériaux : le plomb pour un poêle au château d'Angers, le ménage du poêle du château de Saumur, le bois pour cuire les « potz de paesles » du château du Pont-de-Sée, en Anjou également. Quelques semaines plus tard, le 4 mai 1451 (Comptes, doc. 5), il règle 4 écus derechef au même « Jacques Desabern » pour l'achat de plomb et bois « pour faire carreaulx et potz de terre » destinés au château d'Angers. Quelques jours plus tard, le 24 mai 1451, ce sont d'autres matériaux, complétés par de l'équipement, qui lui sont payés, pour une valeur de 34 livres (Comptes, doc. 7) : du plomb « pour plomber carreaux et pots de terre », « du porphire » (d'une valeur de 10 livres), de l'étain, du bois pour cuire les pots, du souffre ; quant à l'équipement, il s'agit « d'un pois et balances », d'un « moulin pour mouldre les coulleurs », d'un mortier et d'un pilon. Enfin, le 1er août, il est question de vin donné « à l'allemant faiseur de pasles » (Comptes, doc. 3993), ce qui est une pratique courante pour défrayer les artisans.

Ce poêlier fait en réalité intimement partie de la maisonnée du prince. En effet, le 4 janvier 1453, sont réglées diverses pièces de tissus pour équiper divers serviteurs comme « le Maure », « Jean l'esclave », le fauconnier mais également « l'allemant qui fait les pelles », ce dernier pour une robe à 6 écus (Comptes, doc. 1350). La même année, le 3 mai 1453, le même Jacques Dezabern reçoit un cheval d'une valeur de 10 écus (Comptes, doc. 2279).

Un quart de siècle plus tard, le 17 décembre 1478, c'est le receveur de sa seigneurie de Provence qui reçoit la somme de 30 florins, pour l'achat « d'ung paesle à la façon d'Almaigne, pour se tenir chaudement, lequel il a fait mettre en la salle basse de sa maison de Tharascon » (Comptes, doc. 185). Ici, toutefois, on ne dit rien de l'artisan qui a été sollicité.

Plusieurs éléments peuvent être retenus de ces mentions. Tout d'abord, le Roi René fait appel à un artisan pour installer des systèmes de chauffage dans ses châteaux, tant en Anjou (en 1451-1453) qu'en Provence (1478), avec, dans ce dernier cas, comme raison clairement avancée, le souhait d'avoir chaud. Cette démarche peut sembler surprenante pour une région, la Provence, au climat méditerranéen : mais à Tarascon, dans la basse vallée du Rhône, le vent du nord est redoutable ; on peut rappeler également que Montaigne, vers 1580, venant de Bordeaux et découvrant les poêles des régions de Bâle et Berne, appréciait fort leur chaleur, bien supérieure à celle des cheminées. En second lieu, au moins pour les années 1450, le poêlier est installé à demeure dans l'entourage du Prince, signe que ce n'est pas un artisan occasionnel : le roi René devait avoir besoin de lui autant pour la construction des structures de chauffage (qui font l'objet des dépenses explicites) que pour leur entretien, comme il est dit à propos du « ménage » du poêle de Saumur. En troisième lieu, on en apprend presque plus sur le travail de l'artisan-poêlier hors du domaine germanique qu'à Strasbourg ou Bâle, qui nous ont laissé peu de documents techniques.

Le poêlier ne se fournit pas chez un quidam, mais produit ses propres carreaux, nécessitant un four (mentions de bois), du matériel pour peser les matériaux, des produits spécifiques comme de l'étain, du plomb, du porphyre. Si les deux premiers font partie des éléments de base reconnus pour la glaçure des pots et carreaux, le porphyre doit être un adjuvent pour la coloration ; c'est d'ailleurs un produit hors de prix. C'est la première fois que nous rencontrons ce matériau : dans l'attente de pouvoir en discuter avec un chimiste, nous pencherions plutôt pour un porphyre vert ou serpentine, qui donnerait la même couleur que les poêles germaniques (à glaçure au cuivre) de cette période. Indépendamment de ces questions de coloris, le mode opératoire de la fabrication sur place des modules de poêle par le spécialiste a été observé de la même manière chez les mineurs de Jacques Cœur à Pampailly, au nord-ouest de Lyon, pour la même époque, selon un texte et des découvertes archéologiques correspondantes (Boucharlat, Benoit 1985).

Enfin, tout comme d'ailleurs à Pampailly, le spécialiste de ce moyen de chauffage de l'entourage du Roi René vient d'Allemagne, c'est-à-dire des pays germaniques. Son nom, « Desabern » ou « Dezabern » permet même de supposer qu'il vient de Saverne. Nous savons depuis quelques années qu'il y avait un atelier de poêlier à la fin du Moyen Âge dans cette ville, grâce à la fouille en 2005 d’un dépotoir lié à un atelier de poêlier dans la rue Neuve (Haegel 2010) : ces découvertes d'ateliers sont rarissimes, au contraire des déchets d'usage du poêle. Le Roi René a pu découvrir ce moyen de chauffage dès sa jeunesse, lorsqu'il a séjourné dans le duché de Bar, vers 1420-1430.

Au total, nous disposons là d'un témoignage intéressant sur un proto-transfert de pratiques techniques entre deux univers culturels différents, le royaume de France et le Saint-Empire. Le Roi René s'est attaché un spécialiste de la question, peut-être grâce à des rencontres de jeunesse, pour « avoir chaud » à la mode des Allemands, tant dans ses domaines angevins que provençaux. Mais le greffon ne prend pas. Du moins pas tout de suite : il faudra attendre le XIXème siècle pour que les poêles en faïence prennent place dans les intérieurs bourgeois français.

ARNAUD D'AGNEL (Gustave). — Les Comptes du Roi René publiés d'après les originaux inédits conservés aux Archives des Bouches-du-Rhône. Paris : Librairie Alphonse Picard et Fils, 1908-1910. 3 vol.

BOUCHARLAT (Élise), BENOIT (Paul). — Pampailly, commune de Brussieu, Rhône. In : BURNOUF (Joëlle), dir. — Poterie de poêle de la France de l'Est. Cahiers du Groupe d'Archéologie Médiévale d'Alsace, n°3, Strasbourg, 1985, p. 77-86.

FAVIER (Jean). — Le Roi René. Paris : Fayard, 2008. 742 p.

HAEGEL (Bernard). Saverne. 133 Grand-Rue. Bilan scientifique de la Région Alsace 2005. Paris : Ministère de la Culture et de la Communication, 2010, p. 43 (cette fouille est en cours d’étude : il s'agit ici d'une simple notice de quelques lignes qui signale la découverte).

MAIRE (Jean), SCHWIEN (Jean-Jacques). — La cheminée et le poêle ou l'art de se chauffer en Alsace au Moyen Âge. In : BECK (Patrice), dir. — L'innovation technique au Moyen Âge. Actes du VIe congrès international d'archéologie médiéval, Dijon, 1996. Paris : Errance, 1998, p. 258-269.

Jean-Jacques SCHWIEN





Comptes rendus critiques / Nouvelles parutions


TRAPP (Julien), DIDIOT (Mylène), dir. —Défendre Metz à la fin du Moyen Âge. Étude de l'enceinte urbaine. Nancy : Éditions universitaires de Lorraine, 2017. 557 p. : ill.



Depuis un certain nombre d'années, les études d'enceintes urbaines se multiplient. Dans ce registre, la monographie qui vient de paraître sur Metz est particulièrement à signaler. Elle est le fruit de six années d'études de la part d'une petite association, fondée en 2008, Historia Metensis, qui regroupe une dizaine de jeunes chercheurs en histoire, histoire de l’art et archéologie, et qui a à cœur d'étudier et mettre en valeur le passé de la ville de Metz, de ses origines gauloises à nos jours, d'une manière pluridisciplinaire.

Cette association, à la frontière entre pouvoirs publics, recherches universitaires et travail bénévole, a déjà de beaux succès à son actif, avec des visites guidées, des bases documentaires, la publication d'un Atlas historique de Metz en 2013 on consultera avec intérêt son site web



Ce second grand ouvrage est la synthèse entre des travaux de terrain de Julien Trapp, assistant de conservation au Musée de la Cour d'Or, et de la thèse de Mylène Didiot, soutenue en 2017 à Metz. Les travaux de terrain ont porté sur les derniers vestiges médiévaux conservés de l'enceinte orientale de la ville, dite des fronts de Seille, dont en particulier la porte des Allemands. Les recherches de M. Didiot se sont focalisées sur les ressources d'archives, en particulier comptables, entre 1450 et 1550.

Mais loin d'être seulement une juxtaposition de deux dossiers distincts, la publication propose un panorama détaillé de la naissance et du développement des divers systèmes défensifs de la ville, entre 1200 et le siège de la ville par Charles Quint en 1552, ouvert aux questions très actuelles de financement, des techniques de construction et de l'adaptation aux armes à feu.

L'ensemble est servi par une iconographie remarquable, associant les ressources anciennes aux plans, cartes et relevés de très belle facture produits par les auteurs. Cette monographie vient donc compléter le petit nombre de système défensifs urbains pour lesquelles nous avons des études très détaillées associant histoire et archéologie, comme Valenciennes (Alain Salamagne), Provins (Jean Mesqui) ou Yverdon (Suisse, Daniel de Raemy). Plus localement, elle prolonge admirablement les pistes ouvertes par le bel ouvrage d’Y. Henigfeld et A. Masquilier sur l'archéologie des enceintes urbaines en Lorraine et Alsace paru en 2008.

Jean-Jacques SCHWIEN